dimanche 17 février 2019

BERCEUSE POUR UNE CHUTE




J’ai choisi comme sujet de ma conférence de ce soir le danger que représente pour l’humanité l’usage du tabac. Je suis fumeur moi-même, mais comme ma femme m’a ordonné de parler des méfaits du tabac, inutile de discuter.
Les Méfaits du tabac Anton TCHEKHOV (1860-1904)








Je suis descendue d’un seul trait d’un seul et c’est ainsi que j’ai paraphé ma vie. Tombée du ciel. De la fenêtre.
Trop tard diraient les uns ou les autres. Et non. Je suis sûrement libre comme j'en fais le constat dans l'instant. Enfin peut-être… que ce n'est pas aussi simple. Mais je ne connais pas vraiment toutes les clauses de ce contrat-là. La mort. J'avais promis pourtant. Pas devancer l'appel, mais en ce qui me concerne il s'agissait plutôt d'un hurlement qui n'avait de cesse.
J’ai entendu un cri au moins. Il y a peu de passage dans ma rue. Une des jolies petites rues de Montmartre, une de mes préférées, celle où j’ai habitée pendant près de vingt ans. Pas la plus belle des rues du quartier, mais située tellement stratégiquement que j’en étais tout à fait satisfaite, au moins de cela. Et la rumeur du boulevard de Clichy juste dessous presque assourdie, toujours présente pourtant. C'était, c'est entre Pigalle et les Abbesses, en parallèle, avec trois métros proches dont celui de Blanche, ceux dans lesquels je m’engouffrais au choix et selon les directions, aussi au gré de mon envie de faire des pas en plus ou en moins aussi.
Qu’est-ce que je fais là ? Où ? Où suis-je puisque je reste observatrice ?
Je n’ai pas vu ma vie défiler comme le disent ceux qui ne sont pas morts, et prétendent en revenir. Parce que des autres, ceux de la mort absolue qui ne reviennent jamais, on n’en sait rien du tout.
Alors n’aurais-je pas suivi le bon chemin ? Serais-je donc maudite comme tous ceux qui avant moi auraient fait le même geste épique, punie par toutes les religions puisque ayant fait offense à un Dieu ou à la vie, à je ne sais quelle divinité calamiteuse qui vous obligerait à vivre jusqu’à la mort ? N’est-ce pas ce que j’ai fait tout de même, vivre jusqu’à la mort ? Celle que je semble avoir choisie, d’accord, si on veut...
Le voilà donc le crime ? Mon crime. Voilà que j’ai tué une personne, en légitime défense. Moi. Ma propre personne. Alors quelle peine vais-je encourir ? Ça pourrait être presque comique si on imagine cette dimension.

La vie après la vie. A quelques détails près je vois bien que je n'en sais encore rien de tout cela, comme s’il y avait là encore, un temps pour tout. Mais pas non plus de trou noir ni de mirifique lumière ou quelqu’un qui m’aurait attendue au bout de ce tunnel. Un bel accueil ne m’est pas accordé. Ni rien non plus de moche pourtant. L'étrange, c'est que j’ai encore l’impression d’être dans le vide, en suspension. Est-ce cela mourir, figée dans le dernier instant ? En apesanteur ici.
Il y a un petit attroupement autour de mon corps gisant. Un filet de sang coule de mon oreille, comme un reste de vie qui s'échapperait alors que tout est arrêté, le coeur, le cerveau et tout le reste de concert. Le dernier mouvement du sang n’a pas encore cessé. Bitume mouillé. Je n’avais même pas remarqué qu’il pleuvait ou qu’il a plu.

Je ne suis pas sortie de mon corps et la perspective n’est pas spécifiquement vue d’en haut. Ça m’a l’air plus complexe.
Est-ce qu’aux suicidaires on leur donne encore ce temps de réflexion qui m’est accordé là ? Jusqu’à quand ? Et au travers de combien de métamorphoses devrai-je passer ? Est-ce que la pensée, ce sera comme ce petit ruisseau de sang, un faux mouvement qui va s’interrompre un peu plus tard, sous peu, d'un seul coup ? De quoi est-ce que je dois encore profiter ? Et est-ce que ces questions sont celles d’une fin de vie ? Un continuum qui me surprend. Est-ce que je vais garder cette réflexion sans mon corps ? Un pur esprit. Mmh... comme cette pensée me fait du bien et sourire aussi, à peu près. Sans lumières mais sans douleurs non plus, j'y viendrai.
Aveugle en quelque sorte, mon corps mort – et est-ce bien lui ou une manière de parler ancienne – entend des voix. Je ne peux pas dire que je regarde car il me semble que je suis faite d’une nouvelle vision. D'autres sens qui se mêlent à mon habituelle façon de voir les choses.

Je l’avais bien dit ! Enfin ces derniers temps, c’est avec moi seule que je discutais encore de cette question du suicide, avec le vertige d'une prescience qui me prenait systématiquement quand j’ouvrais ou fermais la fenêtre, celle qui donne sur la rue.
J’avais peur de balancer. Cela me semblait terriblement expéditif. Il n’y a bien que la balle dans la peau qui soit encore plus rapide et tout aussi efficace. A disons au moins 90% de réussite définitive. Des gestes abruptes.
Et j’avais toujours jusque-là contourné les morts certaines, m’exerçant méthodiquement à jouer, échouer principalement à la vie à la mort à la roulette de médicaments le plus souvent, de cisaille parfois. Et pour tout dire, espérant toujours y échapper. Et c’est ce qui arrivait, même cette fois-là où j’avais pris tellement de benzodiazépine (une quarantaine de cachets comptés) et me réveillais simplement et finalement dans une chambre d’hôpital, soulagée surtout, heureuse presque, et me demandant pourtant au bout de quelques minutes seulement, combien de temps j’allais devoir rester à l’hôpital, une hantise nouvelle. Mais l'effet cathartique du suicide est bien là. Je repartirai comme pour une nouvelle vie.

Candidate au suicide, je l'ai été plus qu'à mon tour. Là je suis carrément devenue la Miss Monde pour de bon du sujet, et ce serait comme si je n’arrivais pas autant à me détacher de la vie. C’est là le problème ? Est-ce que quelque chose bat encore en moi et je l’ignorerais ? C’est ça la mort ? Une mise au point de plus, mais là très longue pour le coup. Infinie ?
Tous ces mots me semblent tellement du passé. Encore un temps. Passé, présent, futur, un mystère irrésolu jusque-là et peut-être toujours. Plus-que-parfait. C’était le cas de le dire, même si je n’ai jamais su vraiment ce qu’il en était, ce que c’était que ce temps et pas plus les autres ou sinon le présent et l'imparfait au moins. Le futur ? Le passé-simple pour ses incertitudes. Mais j’aimais surtout et encore le sens immédiat d’une telle conjugaison.
Est-ce que je suis dans cet entre-deux éternel auquel seraient voués les suicidés selon leurs dogmes, leurs religions encore ? Il doit être trop tôt pour l'envisager.
Ou alors un cadeau que l’on me ferait d’être un pur esprit, un esprit libre aussi qui continuerait de bosser ? Un piège, sans doute, que je me serais tendue. Ce que j'avais de toujours décidé d'être.
Y avait-il une mort pour tous ou une mort individualisée ? Est-ce que j’avais la réponse à présent à cette chose qui nous terrorisait tous : la fin du monde, du notre ? Et pas de communiqué possible sur une telle question. Non, pas une réponse mais un simple état des lieux.
Un ciel gris de mars, avec une température qui, dans mon souvenir, était en dessous des moyennes saisonnières avaient-ils dit. « Mon Dieu ! Je l’ai vu hier encore et elle ne semblait pas aller plus mal que d’habitude.
« Ce n’était pas son premier coup d’essai.
  • Non mais...
  • Il faudrait avertir la famille... »

Là ça se corse sérieusement et je devrais sans doute être sujette à une inquiétude et le suis. Et la culpabilité sournoise. Allais-je enfin y avoir droit ? Des sentiments ?! Il ne manquait plus que ça ! Est-ce que je peux demander conseil auprès d'autres morts, ceux que je devrais normalement retrouver ? Mais tout ça m’a l’air d’être un très beau conte de fées à présent.
Être morte, et toujours aussi ignorante de la meilleure manière de procéder maintenant, encore à chercher. Mais qu’est-ce que j’allais chercher-là pour le coup ?
Je suis impuissante à présent en matière de vie et de tout ce qui semble concerner les vivants. Non, je ne vais pas pouvoir consoler ma mère ou mes proches, j’en ai la certitude déjà. Et je n’ai laissé aucune lettre d’adieu ou de rage ou de quoi que ce soit, comme du mépris. Non par malveillance mais parce que je n’avais pas vraiment grand-chose à dire, et surtout parce que j’ai été surprise par la brutalité de mon propre geste.

Et la première chose qui réussit à me frapper, en ce nouveau temps, c’est que la tristesse m’a entièrement quittée.
Un truc pour le coup inouï qui n’a pas été prévu, ni même le fait de pouvoir le constater. Je me prends une sorte de pouls, et quelque chose bat encore, pas pour de vrai, mais encore tout de même. Mais quoi ? Les battements de la mort ? Les roulements de tambour de l'au-delà ? « Encore une de tes inventions... » dirait ma mère.
Je me rends pourtant compte que rien ne peut être dit pensé formulé imaginé comme avant. Et cet avant-là est de taille. Un état modifié de conscience, sans adjuvant pourtant. Eh bien oui, puisqu'ils ont inventé ça un jour aussi et que dans le fond tout le monde a cherché la réponse, continue et à travers ce qu’ils appelaient ainsi. Ce fameux état-modifié-de-conscience obtenu au moyen de LSD et autres champignons ou les danses des Gnawas. Et je ne pouvais pas dire alors que je l’avais trouvé, enfin pas de mon vivant ne l'ayant pas cherché. Il s'agissait pour moi de trucs de magiciens, la mort bien plus mystérieuse que leurs danses de dervichs.
Et alors là puis-je vraiment parler de trouver ? Après tout il me vient tout un tas de questions qui prouvent peut-être que je n’avais pas encore trouvé de stabilité, s’il en est ainsi à un moment ou à un autre de cet étrange sortilège. Était-ce cela les limbes ? Comment peut-il se faire que je me pose autant de questions, alors que je suis tombée dans la réponse ? Splach ! Et en plein dans le mille.

On emmenait mon corps.
Des coups de téléphone s’échangeaient et c’était un peu comme si je courais tout du long de ces lignes téléphoniques des uns aux autres, de mes proches, sans pouvoir rien faire. J’aurais aimé m’excuser en quelque sorte. Désolée, je l’étais véritablement. Mais après des mois et des mois de douleur, des années, et ce geste fatal, cette désolation ne prenait pas la place que l’on pouvait imaginer, mais alors pas du tout. Il était bien sûr trop tard pour l’être vraiment, désolée.
Est-ce que quand on est mort, on deviendrait insensible ou cynique, et cette insensibilité a-t-elle pour première conséquence de me faire dire que je ne suis plus triste ? Cette mort, comme le final d'une énorme dépression.
C’est véritablement insensé et n’a rien du tout à voir avec cela. Mais personne n’avait pu me donner les mots de la mort, et pas plus ceux qui m'ont quittés. Pourtant avant je les avais tellement questionnés. Où étaient-ils ? Je ne le savais pas plus pour le moment.
Où est-ce que je me trouve ? Je l’ignore totalement. Partout et nulle part pourrait-on dire. Et je ne sais plus quelle est la priorité.

Je me mis à me balancer, du moins c’est l’impression que j’eus à ce moment-là, d’avant en arrière comme le font ces enfants autistes ou comme les Juifs dans la synagogue ou en prière chez eux. Un peu des deux.
C’est la chose que je découvrais et qui me permettait de rester dans une espèce de torpeur protectrice dont j’avais besoin à ce moment-là de ma mort.
Berceuse pour une chute, cela s’intitulerait ainsi. Et n’étant plus vraiment dans les temps, je ne saurais jamais combien de minutes ou d’heures ou même de siècles je restais ainsi, sur cette drôle de balancelle personnelle et qui m'apaisait. C'était bien la première trouvaille de cette nouvelle ère.
Avant, j’aurais sans doute été très angoissée par toutes ces étapes qui semblent se profiler, par lesquelles je passe au travers de cette ignorance dont je suis faite. Pas aveuglée par une vérité. Mais depuis que mon coeur a cessé de battre, je vis autant une espèce de jubilation qui m’était presque étrangère jusque-là. Un enthousiasme scandé d'aveux et en continu dont j’ai été faite parfois et que j’avais alors tellement envie de prolonger. Et qui ne durait pas, comme c’est le cas pour tout le monde d’ailleurs j'imagine. Là, l’idée de la durée m’est devenue étrangère car je sens que je ne maîtrise plus rien de tout cela.
C’est un peu comme si j’avais chaussé les bottes de sept lieues – un conte dont je ne me souviens plus très bien d'ailleurs – mais qui permettait au Chat de parcourir des distances immenses dans l'espace, alors là pour moi aussi c'est dans le temps que cela aussi semble s'étirer, me surprendre.

J’arrête de me balancer et essaye de prendre la mesure de ma nouvelle situation.
Après la fin de la tristesse, je fais un autre constat beaucoup moins emballant, puisque j’ai pleinement conscience alors de l’immense solitude qui règne alors autour de moi et finalement, encore. Totalement. Mon habitude n'aura de cesse ?
Je n’ai plus de repères et pas affolée pourtant là non plus. Mais est-ce que cette espèce d’insouciance revenue en quelque sorte durera toujours ? N’allais-je pas finalement m’ennuyer diablement et durablement ? Il n’en est rien pour le moment, car ça non plus n’a pas de sens ici-bas, ou plutôt ici-haut, qui aurait peut-être été plus juste.

« La résurrection des corps ». Est-ce qu’ils ne seraient pas trompé à ce propos ?
En quelque sorte. Et il y a pourtant de ça, de ce que je peux en juger jusque-là, en plus compliqué. Parce que tout de même c’est une étrange situation et je n’ai plus le sentiment d'une question de chair ou d’enveloppe, du moins c’est ce qui me semble.
Mais il me reste un vocabulaire presque comme une prison, des verbes comme voir, entendre, sentir, qui peuvent laisser entendre dans le sens le plus large de ces termes, que quelque chose d'une résurrection pourrait être envisagée. Mais je ne sais pas combien de temps j’aurais cette impression, et tôt ou tard je devrai peut-être tomber dans le noir absolu que certains avaient imaginé aussi. Le néant. Un mot qui broie. L'inquiétude persiste et signe.

Il ne lui manque que la parole. C’est ce que je me disais aussi me concernant. Cela me fait penser à cette histoire de Stephen King qui avait mis tout un village sous une cloche, sous un dôme. Et je vis quelque chose d’approchant, même s’il ne s’agit pourtant pas non plus de cela.
Et puis j’ai aussi l’impression que depuis que je suis tombée, je n’ai pas encore tout à fait ouvert les yeux, sinon par intermittence comme quand j’ai vu qu’ils avaient enlevé ma dépouille. Mais c’est quelque chose de drôlement plongeant, avec une étrange focale qui bouge tout le temps.
J’imagine la meringue ou le Sacré-Coeur, c’est pareil, et je me retrouve adossée contre un mur non loin de la basilique et surplombant Paris. En fait c’est un souvenir. De quand je venais, à une époque lointaine, n'habitant pas encore la Butte, l'imaginant, enviant ce qui finira par m'appartenir. M’adosser ainsi pour regarder Paris, un walkman sur les oreilles.
A ma grande surprise, j’entends aussi soudainement le deuxième mouvement de la 7e symphonie de Beethoven comme une étonnante entrée en matière ou une sortie ou une issue de secours.
Ce début-là que je me mettais souvent en boucle avant, il y a longtemps, avec les cordes graves de l’allegretto de cette symphonie qui semblent illustrer l’entrée d’un roi ou du moins d’un personnage aussi important. Avec des notes tragiques et questionneuses. En mode mineur, mes yeux semblent se dessiller comme jamais, et je vis tout autre chose que ce que j’avais vu jusque-là.
C’est la majesté suprême.
Le monde ! C’est le monde que je vois ! Quelque chose d’aussi épatant. Et cela fait longtemps que je n’ai plus utilisé le terme d’ « épatant » en ce qui le concerne.
Je vois la terre et ses noueuses lumières et toute l’obscurité de ses océans. Un flash ! Plus et qui dure dure. Plus encore ! Je m’éloigne et c’est un peu comme si je ressentais aussi les colères du soleil qui s’enflamme plus par endroits, les lieux de sa rage.
J’ai eu chaud et la lune est grignotée par endroits. Je l’ai si souvent admirée ou calculée, entreprenant tant de fois le chemin qui circulait autour du Sacré-Coeur, demi tour quand je rentrais de chez ma meilleure amie. Voir la Basilique illuminée et s'éteindre à minuit sinon le clocheton somme un phare sur les hauteurs de la capitale.

Mon amie pleure, c’est intolérable. Elle s'est donnée tant de mal.
Toucher. Ça c’est comme dans les histoires de fantômes de certains films, quand ils sont transparents et traversent toujours les corps de ceux qu’ils aimeraient toucher, justement. Ectoplasme. Madame et son fantôme, je me souviens de ce feuilleton du début des années 70 et que je ne manquais jamais dans mon enfance. Le capitaine fantôme en haut de la maison, avec son télescope toujours dirigé vers le ciel, toujours plus haut.
Amour impossible, comme si j'y étais tenue. A force de films sentimentaux amerloques, j’avais à l'époque la nette impression que plus ces amours étaient impossibles, plus vrais étaient les sentiments, plus beaux. J’avais même écrit sur ce sujet un roman à l'âge de quatorze ans environ (La faiseuse d’orages (sic)) qui étudiait ce thème plutôt maladroitement sur une cinquantaine de pages.
Je n'ai pourtant pas été véritablement une adepte de ces amours passionnelles, même si j'en ai connu des pans. Je savais que quelque chose devrait venir pour les contrarier, les faire se forger en amour si possible, c'était le mieux. Sinon c'était le pire qui nous attendait.
Je n'ai jamais été de ces individus qui préfèrent se masquer derrière les faux-semblants d'une passion. Celle qu’Albert Cohen a décrit mieux que quiconque dans Belle du Seigneur, cet ennui intense qui finalement les gagne, la Belle et le Seigneur, même au soleil, même au son du gramophone. Ces deux personnages qui finalement ne se connaissent pas, ne s'aiment pas sinon cet assaut de phéromones du début, et ne le désirent pas forcément se connaître. Ensemble au moins sur ce point.
Non, ce n’était pas ce que je voulais, mais cependant un amour tellement exigeant qu’il ne souffrirait que de paroles nécessaires. Une autre forme d'impossible.

Alors les films dont je raffolais avant, avaient tous été tournés pendant et surtout juste après guerre, un temps où l’on se devait à l’essentiel, le meilleur, l'idéal. Ça m’a tordu l'esprit ces films-là de Vincente Minnelli ou de Stanley Donen. Un cinéma asexué en quelque sorte. Une pudeur parfois si protestante obligée par le code "Hays", la censure américaine de l'époque. Ils minutaient très exactement la durée de toutes les scènes jugées osées et en particulier le temps imparti pour les baisers. Alfred Hitchcock s'est d'ailleurs amusé à abuser cette censure, faisant traîner un baiser en longueur, usant de ruse, en particulier dans le film Les enchaînés. Oui à cette époque, les amants éteignaient les lumières, le reste restait de la sphère du privé. J’en étais malade au point que l’un de mes frères m’ait dit un jour « Arrête d’être dans tous les temps ! ».
Il ne s’agissait, semble-t-il, que d’une préparation à mes questionnements amoureux, comme d’autres font des abdos.

Mais quelque chose de fort me maintint sur place et ce fut en quelque sorte comme si je revenais des pages en arrière. Reprenons les choses au début, auraient dit certains. Mais c'est impossible.
Et pourtant je vis à encore depuis l'au-delà (?) ce corps sans vie qui gisait sur le trottoir et que des gens observaient en silence. C’était grave et pourtant aussi comme si des lustres étaient déjà passés sur cette image, comme si elle était déjà devenue sépia, à l’ancienne. Mais éternelle. Photo du ciel.

C’est ma mère pour qui je m’inquiète bien plus que ce que j’aurais cru cela possible en de telles circonstances. Et comme j’ai vu déjà, brièvement et tellement intensément, ma meilleure amie courbée à son bureau ayant appris la nouvelle, je n'ai pas vraiment imaginé une telle peine. Égoïste et perdue.
Je n’ai pas tenu la principale de mes promesses à ma mère, celle de me faire mourir avant elle. Mais l’affreux sentiment de peur à l'idée d'envisager sa mort justement me torturait de manière si invraisemblable par instants, que j'ai lâché. C’est devenu tout à fait intenable. Pas excessif comme on aurait pu le dire, mais faire face à un monde en cire qui n’éclairera plus rien en moi. Et je ne les envisageais pas toutes ces morts violentes ou non. Et tout compte fait la violence était plus certainement acquise. Percée par la réalité de cette fin comme un Saint Sébastien au cours de ces jours terribles où chaque flèche portait un nom.
Je vivais un affolement calme et déterminé qui me conduisait à un mur, infranchissable. C’était une manière de me justifier. J’avais si peur de la mort, la mesurant à une aune d’une dimension si large que j'avais le sentiment d'en percer presque les mystères, ceux de l’agonie – la vivant ? Et ma mort, j’en ai eu une conscience tellement précoce que quelque chose, peut-être indispensable, avait été comme détruit en moi.

Il faut que je trouve un moyen en quelque sorte plus rapide que les ondes téléphoniques. Qu’est-ce que c’est que cette imagination de science-fiction ? Je me penche. Mais d’où ? Je suis bien tombée et rien ne pourra me permettre de revenir en arrière. Non pas un dernier recours, mais bien un abandon définitif.
Quand j’étais adolescente (n'importe qui aurait trouvé cela imbécile), j’essayais de coincer mes doigts dans les portes ou de me brûler avec le fer à repasser. J'avais mal. Avant. Avant la trace brunâtre d'une brûlure superficielle.
Je me disais aussi, et plus simplement, que je ne tomberais décidément jamais malade, et que j’avais pourtant de la souffrance muette en trop, ou en moins, ou incompréhensible, ou je ne sais plus vraiment. Et je ne confiais ces actes-là à personne, étonnée à mon tour, gênée bien sûr. Quelle est cette douleur après laquelle je courais ? Et j'ai commencé ce cinéma-là après la mort de mon père en fait. Me jeter dans les escaliers et me rattraper finalement au dernier moment. Pas aussi courageuse que je l'aurais souhaitée.
Ma mère qui pleurait toutes les nuits de l'absence de mon père, atroce pour elle.

Je pensais à ces deux rêves qui l’avaient aidée, comme elle nous les racontait ensuite en boucle. Des rêves ayant précédés une opération qui consistait à la trépaner en vrai dans les années 70. Ces rêves dont elle disait à quel point ils l'avaient aidés et marquaient sa peur d'y passer. Dans les deux elle tenait à la vie même aussi proche d'un si grand danger, nourrie d'une telle peur de mourir.
Nous avons aussi partagé plus tard elle et moi des bonheurs de lecture. En particulier et parmi d'autres joies de liseuses, lectrices sinon de ces Histoires de Joseph de Thomas Mann, avant tout, et nous passionna autant l'une que l'autre (elle le lut deux fois comme moi et le livre est usé). Il marquait aussi son intérêt pour les rêves aussi présents dans cette histoire fabuleuse. « Les vaches maigres et les vaches grasses », son passeport pour sortir de la prison dans laquelle Joseph était depuis trois ans, pour devenir presque un roi, le meilleur ami d'Akhenaton.
L'histoire de ce gamin un peu trop orgueilleux, vendu par ses frères, parce que trop aimé, parce que des frères jaloux, et te touchait énormément ma mère – comme une préférée que tu aurais été et à quel prix ?pour que tu me l'aies raconté à répétition, cette histoire d'élection contre laquelle personne ne peut rien. Les bénédictions iront à ceux et celles qui les demanderont. Ceux qui seront là et le veulent.
Ce droit d'aînesse volé d'abord par Jacob (le père de Joseph) pour un plat de lentilles, et de nous moquer de la naïveté de Esau le frère aîné, l'oncle qui pense simplement que les choses lui sont dues, que c'est aussi simple qu'une loi et sans autres questions. Jacob va bousculer le bon ordre de ces choses.
Si dans la Bible l'histoire n'est pas plus longue qu'un conte, Thomas Mann en fait une saga, une odyssée en quatre volumes. Nous avons partagée ma mère et moi la même passion pour ce roman comme un fleuve magnifique. Et c'est pourtant un livre difficile et relativement méconnu. Elle y allait avec ses armes et son bagage.
Il y eut une sorte d’obscurité, comme on ferme les yeux pour arrêter de laisser entrer la lumière en soi, pour entrer dans le sommeil. Et j’eus comme la sensation de revivre l’instant de ma mort, quand tout s’est obscurci. Pendant combien de temps ? N’étais-je pas déjà dans le noir ? Et quelque chose raconterait des balivernes en moi ? Peut-être que je resterai fixée (éternellement ?) à cet instant entre la vie et la mort ? Le passage. Comme un accouchement ne se ferait pas.

J’ouvris les yeux et la porte de la chambre de ma mère était entrouverte. On a peut-être tous peur de dormir quand on est seul dans une maison. J’entends aussi un léger ronflement rassurant. Un ami m’avait raconté que ronfler, c’était protéger les proches, et j’aimais cette histoire.
Elle repose la tête sur l’oreiller, le visage calme du sommeil, mais avec paradoxalement une inquiétude que je lui ai toujours connue, comme on dit « un sommeil léger ». Je voyais les traits rouges de son radio-réveil électronique qui donnaient l’heure. Là encore nous étions intouchables, au moins moi, enfin c’était trop compliqué pour le moment. Elle émit un soupir et reprit un rythme plutôt régulier.

Je vis alors aussi ce souvenir d'une petite fille, moi, qui était tombée sur le chemin de l'école et saignait du genou droit. Après, depuis cette chute inaugurale, cette petite fille attendrait pendant toutes les années qui suivirent le gadin de l’année auquel elle n’échapperait pas, et lui referait sa cicatrice sur son genou. Mais cette fois-là, inaugurale, la petite fille n'a gardé que le souvenir des maîtresses mettant ce qui s’appelait alors de la moutarde, pour cautériser et désinfecter la plaie.
Et cela coûta sa place à la jeune employée qui m'emmenait à l'école, car ma mère aurait souhaité que cette nounou me ramenât à la maison illico. C'était un ordre. J'étais désolée déjà... Je ne pigeais pas son affolement a posteriori. C’était à elle, ma mère, qu’incombait donc prioritairement le devoir de me soigner. Elle me tenait la main et soudain la lâchait. Cela ne me faisait rien puisque je savais qu'elle serait là quoi qu'il en soit. Mais cette nuit-là je la lui repris et elle en fut reconnaissante (et se retourna dans son sommeil). Non, elle ne m’avait jamais laissé tomber.

« Ne crois pas ça Maman ! Je suis vivante et tu ne le sais même pas. Tu vas dire que je t’écris encore « un roman », avec le plaisir que tu avais à les lire ces lettres où je te disais tout le bien que je pensais de toi, à essayer de te redonner confiance en toi.
Je n’ai plus mal Maman, crois moi. C’est fini cette déraison de la souffrance qui m’a fait martyre et bourreau. Des coeurs ? On se demande Maman... on se demande ! Insolvable de l’affectif. Tu n’y pouvais rien. Et même les six piqûres abortives que tu as infligées au foetus que j’étais (une invitation à quitter les lieux qui me fut proposée par vous mes parents et que je déclinais comme vous avez pu le constater) n’y changeaient pas grand-chose. Je n’étais pas désirée, alors c’est la réalité de ce désir malgré vous, eux que j’allais leur montrer. Comment ?
Ces piqûres c'étaient mes trophées, l’axe du courage, les difficiles marches aussi singulières soient-elles qui me menaient à ce que j’ai aimé tout particulièrement : les études supérieures. Celles qui t’ont manquées, et à Papa aussi. Je le sais bien et tu nous l’as suffisamment dit. « Ce n'est pas parce que je n'ai pas fait d'études que je ne suis pas intelligente... » Tu en doutais tout le temps, tellement à force de le dire.
C’est fini. J'étais décidé à te faire solennellement Bac+3 comme c'est dit, Licence pas moins, un faux qui dirait ta vérité. Bricoler un document qui resterait imaginaire, récompensant ton savoir jamais éteint, toute cette littérature dont tu t'étais emplie, anoblie. La licence est un point c’est tout.
Et on ne s’en fout pas de la culture, non pas nous. Le malheur sans la culture, c’est des immondices, c’est insurmontable…

Tu ouvris les yeux et machinalement regardas l’heure. Celle de se lever et de préparer le petit-déjeuner. Passer à la salle-de-bain, aux toilettes, mettre le café dans le filtre après avoir rebranché la prise de la radio, s’attabler. Seule.
C’est comme si ma question du moment n’était pas : « Qu’est-ce que la mort ? Mais bien : « Qu’est-ce que la vie ? »

« Maman, je serai toujours à tes côtés et toi aux miens quoi qu’il arrive. »
« Mais tu es ma chouchoute, ma chouchoute... » murmure-t-elle dans son sommeil en cette fin de nuit. Un aveu au final ou juste des mots pour me consoler dans cet au-delà dans lequel je suis ? Ou pour de vrai ? Je ne saurais jamais et peu importe. Mais j'aime au moins que tu l'aies dit, et c'est le principal. Je suis heureuse de t'avoir entendue, comme si tu savais que mon ombre cherchait à te bercer.
« Je le sais maman. »
Tu es toi aussi ma préférée. Et ce n'est pas une vision immanente, mais la reconnaissance de cette personne – avant même la mère – que j'appréciais à sa juste valeur. Ta générosité, ce plein d'amour dont tu es principalement faite. N'aimant pas ta famille seule, comme le font la plupart des gens. Mais aussi par exemple cette petite voisine dont tu étais une mamie adoptive puisqu'elle n'en avait pas d'autre. A rendre jaloux tes propres petits enfants, exclusifs, qui n'en manquaient pas eux de grand-mère et voulaient déjà la garder rien que pour eux seuls. Soutenir encore Monique De Pellegrin, une autre voisine si proche et en fauteuil qui vit au rez-de-chaussée. Elle a eu la polio pas éradiquée à sa naissance et dont tu t'occupais chaque jour ou presque. Paralysée et tellement débrouillarde comme pas deux, mais qui avait besoin de toi et tout de même pour certaines tâches qui lui étaient impossibles comme raccrocher les rideaux. J'entendais sa voix au téléphone « Madame Tochet ? » presque chantant, gênée encore de devoir appeler. Mais aussi simplement parler un temps avec toi qui la protégeais depuis que sa vraie mère était morte, il y avait un bail.
La mort précoce de cette jeune femme épuisée de douleurs, qui aurait tellement aimé rencontrer un amoureux – mais les fauteuils font aussi peur que n'importe quel autre handicap – et te blessa profondément. Toi aussi tu avais besoin d'elle dans ta vie. Car ce n'était pas des manières dont-il s'agissait, mais surtout d'amour. Tu en avais à revendre et ne marchandais pas.
Adopter – les gens se contentant plus généralement de ne s'inquiéter principalement que pour les leurs de progénitures – c'est aussi ce que tu as principalement retenu de ta propre mère, une enfant abandonnée pour de bon et par une mère plutôt idiote. Ma grand-mère adoptant passionnément sa famille adoptive et inversement.
C'est aussi au mérite que l'on aime certains, reconnaissant.
Cette grand-mère qui décida de fonder alors une famille, une vraie, la sienne. Et à partir de rien, sinon l'homme qu'elle aimait tant. Femme fondatrice. Et trahie par tous ceux qui la pleuraient en mode crocodile, puisqu'ils avaient déjà oublié ça, l'essentiel. Une famille qui ne serait pas seulement une chose établie, mais une oeuvre de conviction.
Toi tu l'as compris Maman. Pas eux. Ils ont tout saccagé pour des histoires d'entre-soi auxquelles ils tiennent tant, ne retenant que ce qui sera leur propriété.
Je suis morte puisque j'ai eu bien trop peur et pour toi. Je ne voulais pas que l'on m'annonce ta mort, alors j'ai devancé l'appel, moi encore égoïste à la fin, trouillarde de devoir affronter la vie sans toi. »

Je caresse ton visage – et tu l'ignoreras – ta peau douce, fine et striée de rides de fatigue et de solitude. Et je sens comme un frémissement.
Je t'aime Maman.
« Moi aussi ma fille... »





vendredi 8 février 2019

"Qu'ils viennent me chercher !"

a dit Emmanuel Macron. Mais non ça n'est pas possible, il est "aux champs" à bloquer toutes les images de soi-disant chaînes d'infos qui attendent la fin de la semaine pour enfin évoquer précautionneusement L'affaire Benalla qui selon une historienne qui était invitée avant sur tant de plateaux, avait dit en août 2018 qu'il ne s'agissait que d'un "fait-divers" et quel sacré sens de l'Histoire justement elle a cette dame dont j'ai déjà parlé.
Les mensonges en commission sénatoriales sont soi-disant punis ? Mais dans combien de temps ?
Aujourd'hui ça démissionne à Matignon… tiens! Eux qui ont voulu faire perquisitionner dès lundi les locaux du journal en ligne Médiapart pour des raisons d'atteinte à la vie privée. Celle d'Alexandre Benalla toujours tranquille puisque s'il était un petit dealer il serait déjà en tôle, alors qu'il deale des contrats avec des oligarques Russes dit-on. C'est sur les enregistrements. Mais c'est à la justice de trancher dans... longtemps. Et en attendant il perd ses téléphones d'Etats aussi et se pose en victime de tout ces complots qui visent en fait comme il le dit lui-même, son meilleur ami, le Président de la République. Mince ! Celui qu'il n'a fait que servir, jalousé par tous. Et tout ce petit-monde couvert par la ministre de la Justice à l'Assemblée Nationale.
Vers quel mensonge encore se tourner ?
Médiapart, d'abord bien seul puis relayés ensuite par quelques journaux papiers comme le Monde et Libération et des gens de l'opposition, en parle depuis quinze jours au moins. De cette affaire depuis plus longtemps. Pendant que la loi Anti-casseurs est adoptée. Seule CNews a évoqué le sujet dans la semaine mais pas LCI ou seulement en sous-titres vite passés, j'ai bien regardé et zappé. 
Que dira Monsieur Elkabbach qui est un intime de Benalla et ne doit pas être seul dans ce cas vu ces silences assourdissants ? Neutralité bienveillante des ces journalistes de chaînes d'informations en continue ? Nos yeux ! Il a du vouloir lui expliquer lui la vie, lui le vrai journaliste replié sur Radio Classique. Les journalistes TV faisant des rondes de chaînes et passant de l'une à l'autre en fonction de l'âge ou de l'art de bien se maquiller pour les filles.

Quel Français peut avoir encore confiance quand on étouffe ainsi d'aussi graves affaires ? Personne ne les plaindra de perdre des spectateurs comme les grains qui tombent au fond des sabliers un à un et les gens passent devant la télé mais gardent leur téléphone à la main, en croyant soi-disant au complotisme, comme j'en ai vu des sujets. Si le journalisme TV c'est ça, il y a de quoi.
Le plus drôle étant de voir les sujets que choisit Caroline Roux chaque soir à Cdansl'Air sur la 5 autre chaîne d'Etat, alors ceci explique peut-être cela. Son émission devrait s'appeler "Ne fâchons jamais le pouvoir" puisqu'elle esquive tout les sujets qui pourraient perturber la bonne marche des choses en parlant du Venezuela ou vaguement des impôts ou de rien, avec toujours et encore les mêmes invités. Et comme je l'ai déjà dit ailleurs ne respectant jamais la parité à n'inviter principalement que des hommes, sûrement pour qu'ils admirent son costume du jour devant le soi-disant nouveau plateau et garder la main avec des questions naïves et bêtes. Si elle n'en parle pas ce soir, c'est qu'elle… couche… Je plaisante ou risque une punition pour diffamation. Je n'ai pas dit avec qui.
Sinon LCP-PublicSénat est moribonde surtout essentiellement depuis l'arrivée de Emmanuel Macron. C'est la chaîne du rien, des décos de plateaux les plus moches du monde, alors qu'à d'autres époques il y avait quelques bonnes émissions.

Alors cette semaine j'avais une sorte de nausée en les zappant puisqu'il m'est impossible quasiment de les regarder… en continue. Et je retourne à Arabesque ou Boulevard du Palais plus enseignants pour le coup sur le sujet du mensonge et du crime, Netflix étant trop violent en certaines périodes. 
Jamais ces journalistes TV n'ont été aussi soumis à mon humble avis. Et il n'y a pas que les Gilets Jaunes pour penser cela aussi ? Je ne crois pas. Et c'est grave. Les journalistes sous De Gaulle étaient plus libres, j'en garde un souvenir. Maintenant le mensonge par omission est partout. Ils savent et gardent pour eux ou méprisent les journalistes qui continuent de faire un travail si nécessaire.

jeudi 17 janvier 2019

Un petit dernier pour la route : LE CORPORATISME

Je déplore les violences de ceux qui cassent les Mac'do. C'est les équipiers ceux qui bossent en vrai qui se planquent dans le magasin et devront eux ramasser les bris de verres en espérant qu'ils n'en aient pas reçus et n'auront pas de primes vu que c'est déjà si mal payé. Venez comme vous êtes…ils disent. Brûler les bagnoles et à qui elles sont ou jeter d'idiotes trottinettes sur des CRS - bien un truc de bobo.
Je connaissais un petit friqué qui vivait dans le Gers et s'amusait bien à venir à la Capitale pour tout casser pendant les manifs de 1995 puis repartait chez papa-maman. Maintenant c'est peut-être un supporter de La République en Marche - autres casseurs.  Un de ceux qui fabriquent des lois en un tour de main pour ficher tout le monde et empêcher les étudiants étrangers de venir étudier décemment ici. Alice Saunier-Seïté l'avait imaginé en 79 sous Giscard, eux veulent le faire maintenant et ici. Déjà que s'inscrire en fac c'est bien trop cher pour le commun des mortels.
Et ce que j'ai à dire ne justifie rien de tout ça. Ni les flashball que des gens se prennent à la tête. Mais même Mandela est devenu terroriste à force de violences et il n'était pas du tout parti pour ça. Mais la tôle personne ne pourra la lui enlever, des tas d'années à réfléchir et pas seulement sur ses écarts, alors que oui son but était de lutter justement sans violence. Rien ne justifie rien, pas la fin et laquelle et certainement celle de ces casseurs. Des néo-punks qui renouvellent l'adage idiot "No future" !  Là on y est imbéciles et la terre s'écroule de nos paresses et surtout intellectuelles. Après vous le déluge ? Mais alors qui finit par faire des gosses et congèle des ovocytes et pourquoi ? Pour finir en parents édentés?
Je viens de voir Gravity et elle est si belle la terre. Ils en sont jaloux et veulent la tuer finalement. Comme une mère que l'on aime pas ou plus. Pas de futur… c'est ça?

Mais oui le corporatisme me dégoûte et quand il concerne les journalistes c'est encore pire. A chialer sur leur "presse libre". Mais qui plaisante ? Même la bande à Barthès que je ne peux plus non plus regarder et en rajoute une couche et à son tour mélange tout ? Ca brûle devant Le Parisien ? Et alors ce sont des journalistes d'Etat-Grands-Patrons et tutti quanti. Libre ? Aux bottes des rois du CAC40 tous, ça se voit tellement. Et j'ai tellement beau jeu de dire ça. Ils invitent des Gilets Jaunes, si c'est pour se retrouver devant Monsieur Apathie ou Caroline Roux je ne vois pas ce que ça veut dire. Piketty est invité au Quotidien et Yann le trouve "Trop bavard", de dire que l'économie vous a tous racheté. Qu'il reste tant de choses injustes à dire entre deux pubs pour Chanel la collabo ou les caleçons de Hugo Boss celui qui a dessiné l'uniforme nazi ? Allez ça se tassera, ça reviendra à vos ordres. Mais il y a un paquet de vrais journalistes qui pointent et d'autres qui restent au placard. Des gens qui essayent de respecter le métier, un job si important. Et quand on voit qui dirige les Ecoles de Journalisme toutes à moitié privées, on peut déjà se poser d'autres vraies questions. Tout sera soupoudré d'entre-soi et de bonnes blagues qui ne font plus rire que vous. Il ne s'agit même pas de déception, mais d'une autre colère et j'en ai dans le barda.
Pourtant je rigole quand ils arrivent pour certains presque à désaper Benjamin Grivaux et sa moue dédaigneuse. Comment ils ont du baliser !
Photo Ouest France : Gilets Jaunes à Quimper


J'avais une amie qui faisait l'infirmière râlant chaque jour contre son propre métier qu'elle faisait bien, en même temps que d'être bonne photographe. Je parle mal un soir des médecins (et presque tout les infirmiers pensent qu'ils pourraient faire mieux que cette autre corporation, s'y connaissent sacrément), alors qu'on a besoin des uns et des autres. Mais quand j'ose parler mal de certains médecins l'ex-copine dont le Père Est Médecin me hurle dessus, se ménage une vraie crise d'hystérie que j'observe médusée et se barre. De toute manière c'est moi qui serait enfermée puisque le monde médical a toujours raison. Et je ne reviendrai pas sur les médecins qui ont semés la mort en Allemagne et y sont restés à peine égratignés par le procès de Nuremberg. C'est pas grave ils nous sauvent. Ah oui ? Quand j'ai vu dans un biopic qu'ils donnaient deux ans à Stephen Hawking ou veulent le débrancher, pour des médecins d'un CHU de Bordeaux où il était venu voir un opéra. Et vivra encore longtemps après cet...incident. Ils n'ont pas toujours tort, mais pas toujours raison non plus. Les mystères de la vie leur échappent parfois à eux aussi.



Alors les grands débats des chaînes d'infos avec leurs invités cautions, à pleurer sur Charlie MAIS… menacés seulement de perdre leur train de vie eux. Allez vous faire foutre. La violence c'est vous qui avez tiré les premiers. Jamais concernés non plus. Alors "les Français" par-ci ou par-là comme si vous habitiez tous à Monaco ou dans un autre Paradis fiscal me fait sourire et regarder tout à fait autre chose. Vos patrons on en connaît tout les noms. Et France Télévision ah! ah !ah!! France Inter la rebelle hi! hi! hi! Il n'y a que ma famille pour croire encore ça. Et après me faire enfermer. Si ça peut vous faire plaisir. Je ne suis pourtant pas la seule à en faire le constat. Et en convalescence je ne suis pas l'égérie des manifs. Malade du monde et surtout du vôtre.
BONNE ANNEE !

mercredi 26 décembre 2018

LE DELIRE ENCORE ou la fille du Capitaine Haddock

Tant qu'à faire !
Et si je me mets à réfléchir, je vais toujours un pont trop loin, par inadvertance. Si on m'empêche d'avancer, je prends presque forcément le mauvais train… Hum… et me retrouve au Luxembourg et pourquoi pas puisque je vis pour le moment à Metz. Et me retrouve en sens inverse. Déjà que ce pays n'est pas grand sans vouloir les vexer plus (et j'y ai heureusement des origines aussi - "les frontières" vous dis-je). Et j'aurai pu me retrouver à Mannheim. Mais là ce serait vraiment une autre Histoire et on ne peut pas s'y rendre en TER. Heureusement pour moi.
Depuis Adolf Hitler d'ailleurs - et les trains sont allés dans tout les sens sans mauvais jeu de mots - qui peut prendre le train tranquillement ? Pas moi. C'est les cheminots d'ailleurs qui ont fait principalement de la Résistance puisque c'est eux aussi qui conduisaient. Et souvent moins les Gentils Polytechniciens. J'en ai rencontré un d'ailleurs dont le père est entré immédiatement en Résistance, le 19 juin. Et dont le fils répétait à raison que les positions prises pendant la guerre étaient complexes cependant. Sauf que pour moi celles des collaborateurs le sont moins. Et aussi celles d'hommes qui se sont dépêchés de tondre des femmes à la Libération.
En regardant des féministes sur Netflix (pub), ou en lisant avant des choses sur elles, je me disais que j'étais effectivement "méchante et sexiste", sans devenir pourtant d'extrême-droite. Non.
Etre une femme, ça n'a jamais été un devenir ou une chose facile et particulièrement en temps de guerre où les viols étaient encore plus simples à commettre. Mais c'est le plus souvent un lourd fardeau et peut-être surtout quand elles entraient elles aussi en Résistance comme beaucoup l'ont fait.
Pensez-vous vraiment que les bombes pouvaient avoir une "bonne" direction ? La "bonne" destination qui serait de tuer les méchants ?
Demandez à ma mère qui est morte à présent, et a hérité sous elles d'un vrai mal à l'estomac, bien obligée de travailler en Allemagne. Et elle en a pris des trains et des bus dans le bon ou le mauvais sens, comme elle me le racontait. Je n'y comprenais rien à force de questions. Ils appelaient ça à l'époque, plus tard et des professeurs, mon "sens de l'Histoire" - et comment ne pas l'avoir avec une mère pareille. Des Malgré nous qui a eu un vrai choix surtout dans notre région, la Moselle ? Et qui a eu l'idée de les appeler fort justement ainsi ? C'est sûrement daté. Années Mitterrand ?
C'est comme de dire que Hergé était un collaborateur et de qui ? Tout les Belges n'ont pas pu partir en Angleterre comme Hercule Poirot mais lui pendant la guerre de 14-18, le pauvre vieux.
Il suffit de lire Tintin, que j'ai lu, mais que je considérais comme une lecture masculine. Ce petit gars qui se baladait partout dans le monde et habillé ridiculement. Je n'avais pourtant pas entièrement tort.
Moi, au Luxembourg j'étais hospitalisée. Et je me suis souvenue de mon chat une semaine avant la fin de cette hospitalisation. Le pôvre chat et qui n'est pas mort fort heureusement. Sinon quoi ? J'aurai pu porter plainte contre la SPA ? Il s'en est bien sorti aussi. 
Quand je relisais les aventures du Capitaine Haddock à l'hosto, je me suis racontée que j'étais bien sa fille, avec tout ces gros mots qu'il peut éructer plus librement lui puisqu'il est un ancien marin Français. J'en suis capable aussi, mais plus quand je suis seule et que je me crois pas entendue. Je n'ai pourtant jamais aimé en dire, à part peut-être m.... bien approprié. Et j'ai continué aussi d'acheter assez régulièrement Charlie Hebdo, les Rois des gros-mots, de la vulgarité.

Et il y a toujours eu des femmes, peu d'accord, qui écrivaient dans Charlie, Sylvie Caster ou Caroline Fourest. Et pourquoi pas ? Elles sont moins courageuses ? Non, elles sont moins fortes simplement physiquement sinon ça se saurait. Alors je continue de m'énerver mais en essayant tout juste d'être plus polie. Mais rester rigolarde pour une personne d'origine italienne est presque un devoir, puisqu'il le faut bien quand on ne veut pas pleurer tout le temps. Surtout peut-être quand on est Italienne puisque les gens aiment se moquer de nous, tout en nous enviant nos paysages.

Les gens de Charlie Hebdo énervent et même après l'attentat ils le font toujours et encore. Qu'est-ce qu'il faudrait tuer ? Tout le monde ? Certains s'y essayent et pourquoi ? Ou affrètent des supposés navires pour Mars, sachant qu'il faut jusqu'à présent 5 ans pour y aller, c'est idiot.
Ce n'est pas les gens qu'il faut calmer, mais certains qui ne pensent qu'à eux. Et veulent faire taire qui? Cavanna ou Choron qui sont morts eux aussi ?
Le terrorisme est presque aussi vieux que le monde et n'a jamais été aimé par les peuples quoi qu'on peut en penser. Mais on a inventé hélas les mitrailleuses. Et avant croyez vous vraiment qu'il n'y avait que les Anglais pour "tirer les premiers" ? Non.
Et maintenant il y a l'internet où l'on peut encore écrire sur des murs.

Au Luxembourg j'y ai fait des collages avec beaucoup de "scotch d'infirmier", comme je continue de l'appeler, puisqu'une Amie infirmière m'en rapportait déjà de l'hôpital Parisien où elle travaillait. Je l'y ai emmené une fois - et pas deux - en mobylette (une mob de la poste recyclée que l'on m'a bien sûr volée). Et cela ne s'invente pas autant que les gens pourraient l'imaginer.
Le Grand-Duché du Luxembourg (Noël)


Alors que faire ? Ne pas écrire ou écrire n'importe quoi comme c'est la cas alors ou toujours ? Ne pas regarder la télévision ou regarder Netflix qui est aussi violent pourtant ? Tout est violent et pas seulement les informations.
Peut-être pas Jean-Sébastien Bach et c'est au moins ça. Et si les musiciens mettaient moins de bémols ou de dièses - dit la râleuse que je reste - peut-être que je jouerai plus de piano.
Oui je suis énervée quand j'écris, mais pas seulement. Et je n'ai pas toujours mal à l'estomac. Si la vie était simple les gens le saurait non ? Et les frontières sont toujours poreuses encore aujourd'hui. Et si je n'écrivais pas je serai peut-être plus énervée, je parlerai plus à voix haute comme le font les gens (et seulement quand on est d'origine italienne ?) qui sont plus seuls que les autres.

Alors quand les choses vont mal, oui je me pose trop de questions, et un peu comme tout le monde. Demandez à Anton Pavlovitch Tchekhov ancien médecin que je cite si souvent. et qui avait tellement besoin d'amour comme il ne le disait jamais. Et qui boudait, malade de la tuberculose quand il n'y avait pas de vaccin - et il y a des gens pour ne pas vouloir faire vacciner leurs enfants… Et alors pas voyager non plus ?
L'élégant Anton Tchekhov

Pour bien faire il suffirait peut-être d'abandonner. Il suffirait de ne pas écrire. Il suffirait aussi de ne pas naître.
Et là ce ne sont même plus des questions.
Si on veut faire taire tout le monde qu'est-ce qu'il faut inventer ?
Les haineux ne sont même pas que sur internet ni même les fautes d'orthographes. Et dans l'édition il y a aussi des correcteurs fort heureusement.
D'ailleurs Michelle Obama (en italien si on écrit Michele, c'est un prénom masculin, renseignez-vous) a écrit un excellent livre et pas pour personne non plus puisqu'elle est aussi vendu dans les grands-magasins. Ce qui est tout de même une bonne idée et bien pratique, d'autant que les librairies existent toujours aussi. Ca simplifie au moins ma vie.
La vie continue Je ne m'étais même pas rendue compte - bête encore - que les enfants d'Obama grandissaient aussi. Mais oui ma mère n'est plus là pour me le rappeler et oui que je devrai faire attention à ce que je peux dire. Mais elle aimait me lire elle. 
L'infirmière qui m'a annoncé sa mort a été douce. Et je ne fais pas un deuil pathologiquuuuuue, mais un deuil éternel, lui. Comment faire autrement ?
En n'écrivant plus ou plus ? C'est fait. En regardant la télévision. Salut !

P.S. : Je me souviens que ma grand-mère (1900-1972) disait en Français, comme elle le faisait parfois, à ma mère : "Mais laisse la faire…". Inspirée elle, pour de bon.

jeudi 20 décembre 2018

LES SIX VAGUES




Est-ce ce qui pouvait m'arriver de mieux ?

La première vague.
Je suis âgée de quelques semaines, embryon au coeur de l'action.
Insurmontable et une première, au moins pour moi, finalement pour eux aussi mes parents. L'océan jusque-là avait été à peu près calme, sinon cette agitation qui semble être un des fondements de ma mère. Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'on me veut ? Je décide de ne pas répondre tant qu'on ne me donnera pas les motivations qui ont fait venir une telle houle.
Dans le ventre de ma mère c'était impeccable jusque-là et même les échos qui me parvenaient du dehors. Les vaches qui meuglent (mes parents ont travaillé dans le café des anciens abattoirs de la ville de Metz dans les années 60, et si tant est qu'un embryon entend), les bruits de ma mère qui bosse dans la cuisine et ses rages parfois. Il y a de la vie dans la vie avec cette femme-là. Parfois dans cette espèce de nuit, je les entends murmurer. Il y a du boulot et parlent de moi aussi. Celle qui va devenir ma mère vocifère, plaisante, rit. Aime. Il a l'air de s'en passer des choses...
Ils ne veulent pas de moi, les deux, du moins c'est ce qu'ils sont en train de se dire. Fardeau, ça commence ainsi. Comme dans les contes si exactement. Gênée, et cette vague qui veut tout dire. Hop ! Je surmonte, sursaute et me passent dessus des éléments de chimie envoyés. Je bois la tasse. La vague est venue et a crue tout emporter. C'était mal me connaître, en ma qualité d'enfant-poissons.
Synergon : « Il contient un oestrogène et un progestatif, il intervient dans le traitement ponctuel de l'arrêt des règles chez une patiente non-enceinte ». Six injections, comme ma mère le dit au médecin, montrant sans aucun doute qu'elle sait ce qu'elle veut.
« Combien d'injections? Lui demande le médecin.
- Six Docteur.. !? » Au pif. Elle m'a raconté souvent comment elle avait été maline.. à moi, rigolarde aussi finalement.
Ils savent alors tous deux, le médecin et ma mère, que ça marchera, ou pas. Ce qui est attendu ou plutôt refusé. Ce médecin aura au moins posé la question en toute discrétion.
« Six piqûres... » et c'est dans la poche. Ok, la dame sait ce qu'elle risque. On y va ! Nous sommes vers la fin de l'année 1959.
Synergon : « Certains produits pharmaceutiques sont aussi réputés pour leurs propriétés abortives. Il s’agit essentiellement de médicaments déconseillés en cas de grossesses et utilisés en surdosage : les antipaludéens (la nivaquine, la quinine), des hormones (comme le crinex, le synergon) ».

C'est possible tout ça, toute cette fin programmée puisque je ne suis pas entièrement fabriquée, pas finie, un petit machin qui s'agite à peine, au gré de la mère, et s'efforce de se maintenir à flot. Alors ce n'est pas si grave. Et je ne défilerai toujours pas à l'avenir avec les défenseurs de la vie des foetus, quand déjà ils n'aiment personne, eux, et ne se doutent pas que c'est bien plus compliqué, bien plus douloureux. Après la Loi de 1975, se faire avorter devient presque un rite de passage, aussi mal protégées déjà ou encore.
La première piqûre je pense est la plus difficile et peut-être la dernière autant, et toutes celles qui me viendront, les quatre autres auxquelles je ne me peux pas m'habituer. La piqûre est un univers médical qui me désigne. Ils me font junkie, mais accrochée à quoi ?
Fantine (Les misérables de Victor HUGO)

La deuxième injection, c'est un autre rendez-vous qui devient une habitude. Même heure et même lieu. Une odeur de chlore, un truc d'asepsie qui hante. Le médecin n'est plus là, c'est une infirmière qui prend le relais. Une bonne-soeur rien que pour moi... Vous m'en direz tant ! Elle fait le job.
Et ils espèrent qu'un jour je leur donnerai du « Ma » soeur ?
Jamais.
Rien, pas même un « mon » commandant, un « Maître » au sujet des avocats ou « Docteur » pour les médecins.
C'est ridicule et je leur ris au nez, c'est ce qu'il me reste de la houle.
Parce qu'ils auraient ces fonctions-là je ne m'en moquerai pas ? C'est originel, comme dans Molière. Diafoirus ou Tartuffes, ils ont tous menti et la loi avec.
On reconstruira ensemble... Enfin quand ce mot-là aura à nouveau un sens pour moi. Ou pour vous.
Waouh ! Une autre vague à peu près similaire, comme si je devais dormir, leur filer entre les pattes, m'exclure à coup de progestérone. Je n'entends rien quand ces substances passent en moi, me traversent et s'en vont. Un vrai silence de mort, jusqu'à me demander ce qui me reste. Amibe désemparée cherche issue. Alors que je suis bien accrochée là et aussi à un cordon déterminant.
La deuxième piqûre, c'est aussi que les gens sont décidés à aller jusqu'au bout. Alors quelle peut-être ma réponse. « J'arrive !? » Je n'ai jamais rien fait d'autre.
Stella-Plage

Pas seule à l'avoir reçue la deuxième.
En 1921, le Synergon sévissait déjà – et je le sais de source sûre – utilisé aux mêmes fins, l'avortement.
C'est en toute lettre maintenant sur l'internet. Sacrés chimistes !
Je ne sais plus quand ma mère m'a avoué ce crime (puisqu'elle aimait s'essayer à dire « tout »), comme étant d'ailleurs le leur à mes parents. Et c'est bien après que mon père soit mort, bien plus tard que je l'ajoutais à la scène. C'était simplement vertigineux. Avant, je n'y avais pas pensé parce que tout cela se passait physiquement entre ma mère et moi.
Elle me l'a dit comme une sorte de laisser-passer. Un message depuis le faire-passer... C'est ainsi que je le considère. Un miracle qu'elle l'ait fait, me le dire, et je le sais mieux encore en vieillissant puisque ça m'en donne la possibilité. Ma mère consciente que certains secrets peuvent tuer et je ne sais trop comment elle pouvait savoir cela.
Mon père ce héros n'attendait sûrement pas dans la salle d'attente, ça m'étonnerait. A la rigueur dans la voiture, tout cela ne prenant pas beaucoup de temps.
C'est d'ailleurs aussi après ma naissance que mon père conseilla à ma mère de passer son permis. Un fond d'indépendance. CQFD.
Ne redoutez-pas les gros mots, puisque certains disent vrais quoique vous déconstruisiez. Les faits et rien qu'eux. C'était un crime au nom de la loi et ne parlons pas du fait religieux ayant ses propres lois. La bonne-soeur s'en fiche, elle fait son boulot.
Peut-être est-ce à la deuxième piqûre que j'imagine que j'ai mon mot à dire. Et le silence de mort qui règne quand je suis absorbée, finira-t-il par m'effacer finalement ?
Ainsi longtemps j'ai exclu mon père de ces tentatives de meurtre – dixit Dolto dans je ne sais quel ouvrage, puisque je n'ai pas noté, mais où elle parle bien oui de «  tentative de meurtre ». Shoking..? Juste parce qu'elle écrit simplement la vérité ? Et là il n'y en a pas d'autre.
A chaque injection, ils se sont demandés si ça allait marcher. Rien ne vient et surtout pas le sang. Six balles dans la peau. C'est pas pareil ? Des euphémismes ?
J'ai bassiné mes proches avec cette histoire. Mais je voyais bien qu'elle ne les intéressait pas.
Et je pense que ma mère me l'a léguée en état d'urgence. Être enceinte n'a jamais été son kiff. Des accidents, nous l'étions tous les quatre. Certains étaient flashés.

La troisième vague. Au secours ! Ils persistent et ma mère doit deviser à peu près joyeusement avec la frangine. Si c'est six piqûres, ça ne marchera pas à la troisième. C'est à moi de jouer.
Le silence de mort dont est fait chaque instant, cette comète de progestérone contre laquelle je dois me battre pour qu'elle ne me gagne pas en entier. A mi-chemin je m'interroge. Peut-être ai-je déjà deux neurones ? Je souffle en moi-même, me faisant aussi grosse que le boeuf.
Ça va marcher.
Je savais, je la connaissais cette histoire qu'ensuite ma mère me racontera à l'envie comme je la questionnais. Même si ça restera quelque chose que je ne comprendrai seulement que pas à pas. Pas la fin du monde puisque j'y suis entrée. De mon plein gré. Personne ne pourra m'enlever ça. J'étais décidée et me suis musclée contre ces atteintes à ma personne qui n'était encore personne.
Ce n'était pas de haine dont-il était question les concernant mes futurs parents. Loin de là. C'était la présence d'autres questions, de nouvelles, comme la perspective s'installe précocement et pour de bon.
La haine seule ? Je ne serai pas là.
Si le choix existait pour quelqu'un, c'est bien pour moi. On me menace, je tends le dos.
Ces deux-là et leurs murmures blessés, je décidais d'essayer de m'en approcher encore, malgré tout. Qu'est-ce qu'ils diraient encore pour que je ne participe pas à cette histoire ? Comme si j'avais aussi un droit de vie ou de mort. Je décidais d'attendre. Pas sûre d'avoir la résistance désirée.
Qu'est-ce que j'ai perdu ? Et ne serait-ce pas une sorte de carapace, un truc qu'on m'aurait ôté au dedans. Maintenant plutôt au dehors, bien sûr. Fiévreuse.
Alors un des jours les plus important de ma vie peut-être, je le feuillette, je le trouve dans un livre (on s'étonne que ça sauve, ou pas, mais moi j'en suis certaine). Autre rencontre décisive et fortuite. Jusqu'à aujourd'hui, comme on grandit auprès d'un cèdre.
Je suis en vacances et me suis achetée Le vif du sujet de Edgar Morin. Pour le titre et parce qu'il va y raconter aussi sa vie. Je le connais peu, mais dans les années 80, il en est question. Son nom résonne déjà puisque le livre date des années 60. Il y raconte son histoire, ses idées en y mêlant tous ces questionnements à la fois. Arrivée au premier tiers du livre, je vais plus loin au hasard et tombe – pas moins – sur le mot Synergon. Qu'est-ce qu'il raconte ? L'histoire des vagues ? Enfin à peu près. Les siennes et donc les nôtres. Les miennes.
J'ai toujours senti dans ces six injections qui nous ont marquées, et donnaient à ma naissance un caractère shakespearien, comme l'histoire de la forêt qui s'avance dans Macbeth. Prédiction, prédilection, prophétie. « L'homme qui ne sera pas né d'une femme »... Ceux qui auront passés les six vagues…

Quatrième injection. Pouvais-je acquérir autre chose qu'une mémoire telle que la mienne à ce moment-là justement ? Du silence que des progestérones auront convoqué, à l'irruption du souvenir et comme il vous colle parfois, et celui de l'avenir. On ne revient pas de tout.
Toutes les répétitions se font sentir. La mémoire devenant une vision et s'y autorisant pour pouvoir rester. C'est l'avenir, le nôtre, qui est en jeu. Cet homme cette femme, père et mère, et dont les murmures finissent par enchanter. Ils sont inquiets. Et à la quatrième piqûre, je ne suis pas sûre de pouvoir imaginer, peut-être déjà leur déception. Et autre chose. On sait que le procédé ne marche pas à tous les coups.
Cette espèce de culpabilité, ils l'ont d'avant. Pas forcément me concernant seule. Pas au point de ne pas m'accueillir à la fin. Puisqu'on connaît la fin et qu'elle s'écrit.
Les fausse couches n'ont pas du tout le même sens pour des gens qui sont nés dans les années 20 qu'aujourd'hui, tout de même plus monnaie courante qu'à notre époque. Et pour d'obscures raisons parfois aussi.
Je dis qu'en certains cas – et pas ceux qui détruisent en pancartes stupides d'une vie dont-ils n'ont même pas idée – il faudrait expliquer qu'un enfant ce n'est pas si sûrement un drame, moins tragique qu'au moment où on veut le faire passer. Être parent est une histoire et pas un instantané. Peut-être ce qu'il y a de plus important à raconter à ces parents d'aujourd'hui. La perfection c'est à la mort qu'on sait à peu près la mesurer. Tout n'est pas si facile ! C'est la croire sans mouvement que de vouloir parfois échapper à la vie. L'avenir le dit.
Nous sommes des avortons, Edgar Morin et moi-même au sens quasi littéral.
A l'époque je suis déjà flattée et pas seulement. Soulagée aussi, infiniment. Deux naissances shakespeariennes s'annulent et c'est le plus beau cadeau qui puisse m'être fait.
Je ne lirai pas son livre en entier, j'avais trouvé ce que je cherchais et ne m'y attendais pas. Un vieux compagnon. Et maintenant qu'il s'accorde autant de vie, me touche, m'absorbe et me donne beaucoup d'espoir, quelque chose d'apaisant. La vérité de la vie qui gagne. Comme à la fin de toutes les belles histoires.
Nous serons heureux et aimerons beaucoup d'enfants, longtemps, toujours. L'avenir à partir des frasques du présent qui se fonde dans nos passés.
C'est pas que je m'y suis accoutumée à ce flot qui passe en quelques secondes mortelles. Imaginez les shoots que cela représente et mon rapport avec cette pratique qui fait la mort souvent. Trop. C'est en trop. Ma nature qui mute en savoir à force et pour y rester.
Et j'inaugure ainsi mon futur : la question du en trop.
M'interroger tout du long, et forcément sur ma place. Celle que je prends ni ne vole à personne. Alors sur celle des autres autant. Qui suis-je et dans n'importe quel conflit puisqu'il s'est ouvert tôt ? Et nous concerne tous.
On apprend de la mort et elle est aussi dans la cinquième injection, pas moins. S'habituer ou crever. On en viendra à bout. Et cette petite chanson là, entendue comme il va être question de vie ou de mort. On a gagné, presque. Tout devient concret comme la vérité. On nous a laissé ce choix-là et nous saurons être reconnaissants, parfois.
Quand la mort n'est qu'une tentative, la même option et là de vie. Quinze ans plus tard, j'aurais été aspirée. Alors je ne peux pas être indifférente à la question de l'avortement. To be or not to be... Une question pas si métaphysique me concernant. Mais je remercie Madame Simone Veil qui a souffert de la mort d'enfants comme nous toutes.

Edgar Morin raconte la suite de l'histoire, puisque cette suite là aussi nous est commune. Et je suis étonnée par son audace, enfin celle de fouailler dans l'intime d'un tel début, d'une telle résolution.
Il naît par le siège. Nous le faisons, pareil. Il est fils unique, je suis la dernière de quatre enfants.
Le siège, c'est s'asseoir comme on va prendre le temps, impatient de vie.

Sixième déflagration. Argh !!! La dernière qui nous emportera, plus par un effet de répétition que pour le produit en lui-même peut-être. Sixième fois et basta ! Ils insistent tous : mon père, ma mère le médecin et la bonne sœur. La scène.
J'annule, j'abandonne et puisque je n'existe même pas, ça paraîtra plus facile.
Six. Ça y est je sais compter, au moins jusque-là et de naissance. C'est la bonne.
Non pas par césarienne. On pourrait presque dire l'inverse. Le siège, traverser en boudant et se refermant sur soi-même. Pliée de naissance et nue déjà, je vous affronterai de par mon séant d'abord et c'est ce que vous saurez, apprendrez, et qu'on y est jamais si bien assis.
« Ça faisait mal ! Le pire accouchement ! » (et elle a des éléments de comparaison elle). Euh... enfin il paraît que l'enfant en cette situation a mal aussi. Un passage. C'est cet intérieur auquel la tête échappera en dernier. Mystère. Refus. Signal.
Nous avons fait le siège bien sûr – et bien obligée de la noter celle-là – bientôt assis lui et moi là-dedans et si le mystère est si grand, feignons de ne pas l'ignorer. Il pourrait même devenir intéressant. Ça se décide.
Cette vague-là, non, chaque vague a le profond goût de la mort et d'être allé jusqu'au bout de la prescription.
On l'aura voulu. J'arrive, déjà gênante, au point que c'est d'abord leur histoire quand je commence la mienne. Je serai une gêneuse de talents du moins je l'espère.
J'aurais mal mais ça ira. J'ai connu ensuite à peu près 7 mois plus calmes (façon calme d'une femme comme ma mère) et de ces gens, mes parents, pour qui la vie continue, alors en moi aussi.
Ils me donneront pour marraine la fille de l'amie qui leur avait conseillé le Synergon, comme si j'allais oublier... Mes frères et sœur auront des parrains ou marraines de la famille, pas moi. Ils avaient tous des autres prénoms, au moins deux, pas moi. J'étais fécondée enquêtrice.
Je suis vivante comme après le passage de six rouleaux d'une flotte qui puaient la mort aromatisée space. Elle nous abandonnera, nous questionnera plus qu'ailleurs, en trop, de trop. Mais nous nous sommes maintenus et en vie. L'espoir est à la tête de l'embryon. Il y restera scotché l'ardent désir de dire la vie, plus peut-être que de la donner. Elle se donne. C'est ainsi.
Il y a au début de Dune de Frank Herbert, le jeune Paul, fils de l'empereur Leto qui est le premier garçon à avaler une potion adressée aux filles jusque-là. Sa soeur traversera le breuvage aussi. Il lui donne la vie, et celle d'un voyant autant. Ou le tuera. Le passage de ce truc mythologique avalé, entraîne le jeune Paul jusqu'à l'infini, le bout de la vie, la souffrance, l'entrée en mort, l'absolu déchirement et le choix. C'est lui qui se rend à la vie, la reprend. Le début si on y est confronté ainsi, qu'en sera-t-il de la fin ?
Edgar Morin n'a pas encore décidé ni même renoncé. Moi non plus...
David Lynch aurait du d'ailleurs choisir un enfant proche de l'adolescence au moins au début de son film au lieu d'imposer son acteur fétiche. Et cette scène-là n'apparaît pas dans son film. Elle est si frappante juste au début de l’oeuvre.
Essentiel à se croire mythique, archétypique, par un je ne sais quoi qui veille constamment. L'esprit, si largement ouvert. Il devient peut-être saint, le Saint Esprit comme ils disent, de par sa présence fondamentale dans tout échange, tout commerce. Jamais vraiment bien comprendre ce troisième larron, l'esprit qui devient saint ?
L'autre restera cependant toujours quelqu'un qui murmure un abandon, une chute, une défaite, un crime. Pas seulement une parano désignée, mais quelque chose de nuisible auquel nous n'avons pas forcément envie d'avoir affaire. Ça va. Le meurtre du père, oui, et son sacrifice. On y est. Un banal mouton noir. Vous n'allez pas nous chercher ?
Si j'ai choisi ces parents-là, comme le suppose aussi à tort Madame Dolto, qui m'ont laissé, donné le choix d'une manière aussi abrupte que violente en fin de compte, c'est qu'il n'était pas question d'ennui entre nous. La curiosité, résultante principale d'un avortement avorté, vous pêche aux origines. Et si je reste, ça reste chaque jour ma décision. Comme tous ?
Oui. 
autobianchi, la presque pareille voiture que celle de ma mère..

Ma réconciliation d'avec mes Parents n'est pas si récente. Je suis heureuse d'avoir été adoptée en quelque sorte par mes propres parents, visiblement. J'en mesure tôt l'intérêt. Ce n'est pas différent pour tous. Ni les pères ni les mères ne le sont d'un coup de baguette magique et parce qu'ils seraient simplement désignés ainsi, parents.
Pour la plupart leurs préférences comme leurs lâchetés puniront leurs descendances, leur feront du mal. Les limites qu'ils se contraignent à mettre à leur imagination, ce frein qu'ils manient mal, bien plus qu'ils ne souhaitent l'imaginer, les encerclera et leur ôtera finalement à eux aussi la paix qu'ils quêtent. Paix d'un sur-place qu'ils mobilisent. Prétendre aimer quand on se cantonne.
Quand on a pris cette décision de se cantonner l'un ou l'une, c'est sur tous les autres qu'on prétendait défendre ainsi que ça retombe aussi. On ne peut jouer deux comédies à la fois.
Mes parents étaient sincères et le restèrent.
C'est cela même qui me tient maintenant, devenir un érable aussi acharné qu'un pissenlit. Renaître chaque jour.