dimanche 18 novembre 2018

La haine




TOLKATCHOV : Je suis une chiffe molle, un crétin, un idiot ! Pourquoi est-ce que je vis ? Dans quel but ? Non mais, dis-le-moi, dans quel but est-ce que je vis ? À quoi bon cette suite ininterrompue de souffrances morales et physiques ? Qu'on soit un martyr de l'idée, ça, oui, je peux le comprendre ! mais un martyr du diable sait quoi, des jupes de dames et des globes de lampes, non !
Anton Tchekhov (1860-1904)



Je la cherche et peut-être en moi surtout. Comprendre et ça aussi. C'est une des explications du monde, la haine. Et certains le savent jusqu'à s'en servir. Une fin en soi. Et un moyen.
J'en ai vu de ces regards qui condamnaient et à mort pour certains. Tous ? Non.

C'est ça la haine, de la voir maintenant qu'elle s'est approchée des miens, un loup qui s'empare, et vraiment à en couper la respiration par moment. Pas un héritage, sûrement pas, mais soufflé par celui-ci.
Qu'ils choisissent la haine, j'en suis plus que déroutée. Et c'est bien ce que j'ai vu, cet inventé comme on l'espérerait, cet enfoui comme on désire s'aveugler jusque-là, aussi soudainement montré.
Et en parler me fait déjà peur. Loin de massacre à la tronçonneuse, mais ça pourrait être presque aussi rigolo. Un film que je n'ai jamais vu, un cinéma à hémoglobine (heureusement virtuelle, mais si seulement...) et c'est de cela dont-il est question. La haine s'exerce à travers certains films, certains slogans et plus rarement certains livres (il faut les lire, ceci explique peut-être cela). Le détournement des images, c'est l'esprit qui croit le faire à raison, mais c'est une machine qui si on la met en marche, pourra enfermer tous ceux qui se présentent à cette entrée-là, d'où il n'y a pas de sortie de secours il me semble.

Hier ou plutôt avant-hier, j'avais un forum entre les mains, je l'avais fabriqué avec une proche, et puis s'en vont. La discussion sur la haine a créé des éclairs. Elle est si compliquée et a été nôtre dernier débat. Et affirmer de manière péremptoire qu'elle m'était étrangère était sûrement atroce. Peut-être est-ce aussi parce que je ne saurais pas la reconnaître en moi que je serai aveuglée par celle des autres, l'ignorant aussi bêtement alors la provoquant ? Elle y est peut-être, en moi, tapie, et sortirait quand je m'y attendrai le moins. Mais je pense que là est un vrai handicap pour le coup à l'intérieur. Si c'est ça ma seule vision possible du monde, elle s'en trouvera sans doute toujours faussée, ébréchée. J'ai bien connu la colère, mais comment pouvais-je la différencier d'une voisine comme la haine ?
Alors encore comme si je réfléchissais à voix haute sur quelque chose comme un point d'orgue, et se demander si on est tout bonnement sourd. Il y a bien des gens que je ne peux pas blairer, de ceux dont j'aime à me moquer et justement parce qu'ils sont le plus souvent puissants d'une manière comme d'une autre. Je ne tire jamais sur les ambulances, c'est dedans que sont les blessés.
Quand le mal va de de Hitler à Staline – il faut parfois chercher loin – c'est tellement plus de questions qui me viennent que la solution qu'ils ont trouvée finalement aussi, mourir, au centre d'un dégoût, d'une haine inaliénable. Heureusement. Certains cherchent encore leurs fantômes.

Je crois que la haine est cependant un sentiment qui demande des aptitudes, comme une volonté de fer et quelques certitudes. C'est quelque chose de construit, car on ne hait pas par hasard et c'est loin d'être un simple mouvement d'humeur. C'est quelque chose qui date, on le voit bien. Fulgurante quand l'autre semble nous rappeler un cauchemar tenace, une hantise mauvaise ou éblouissante, quand elle est faite d'une multitude de strates qui nous raconte.
On peut apprendre à des enfants à haïr pour qu'ils deviennent tueurs et pas soldats. Cultiver la haine est possible, sur une terre désertique où chacun sera perdu et seul. Et on les entend ou pas les désolés de l'Etat Islamique. Puisque les autres sont morts ou ça viendra.
Ça prend plus de temps que de voir émerger les sourires de ces enfants. On le voit bien ce sourire pas défait des enfants d'Afrique noire, pas feint et réjouit les touristes, comme si ces bambins joyeux tentaient de nous ôter notre mauvaise conscience. Ils s'en foutent eux de ça. La mort ne leur dit rien.
Les petits soldats on les a automatisés au vide sans plus d'émotion. C'est possible et pas dans la dentelle.

La haine, choisie celle-là, si on peut dire, comme une colère insensée, infinie et tient du molosse, qui dans le fond tremble qu'on ne découvre qu'il n'est qu'un caniche passé au salon de nettoyage la veille et gueule simplement effrayé d'avance, va même vous sauter à la gorge, avec la force d'une meute, si vous le reconnaissez derrière son masque.
La haine n'existe pas en un seul mais c'est plus souvent une assemblée de honte et d'envie. Un conglomérat des familles. Elle est alors aussi un effet de groupe à partir d'un certain moment. Le haineux est bien trop peureux généralement pour apprécier les faces à faces. Pour haïr il faut posséder quelque chose, non mieux convoiter quelque chose toujours, et qui même quand vous parvenez à l'arracher, semble toujours appartenir à celui à qui vous l'avez volé. Ça reste insupportable. Entre le haineux et le meurtrier, il n'y a l'espace que d'un fil dentaire, on n'apprend rien.
La haine c'est aussi vouloir quelque chose que l'autre a justement, et quoi ? Et alors tout lui prendre, c'est plus sûr. La haine qui arrache, c'est aussi croire que l'autre a des supers pouvoirs, un talent de vie que l'on va écraser comme un serpent. C'est quand on est sûr d'avoir tort qu'on insiste. L'autre, mort, ne la répétera plus cette hésitation en eux des haïsseurs. Elle naît d'un malentendu.
Et ce n'est pas les blessures qui fondent les haines, mais peut-être même l'inverse, leur absence. L'horrible silence de qui a peur. On les entend. Aboiements sans oreilles, une gueule et qui l'ouvre.

Rester (sans voix) minable, immobile et le regard baissé, qui aurait l'air d'être ravalé et à aucun rang, servile à vouloir s'en sortir, c'est ma manière de fuir la haine. Je la sais pouvoir aller si loin que le dos rond – l'expression est si juste et figurative – me suffit jusqu'à demain. On n'affronte pas la haine, et pas seule de plus. Elle ne s'occupe pas d'armée contre laquelle elle se battrait, mais de solitudes parfois gênantes pour tout un groupe. Même pas symbole, ordure. Le syndrome de Stockholm prend tout son sens.

J'essayais de dire sur mon forum (discussion oiseuse ?) que la haine ne pouvait pas être l'envers de l'amour, comme on le croit, mais bien d'ailleurs. J'inventais et y tenais. Comment quelque chose d'aussi subtile que l'amour – et oui quelque chose de sans reproche en quelque sorte, pas sans défauts – pouvait être décalqué de l'autre côté ? L'envers de quelque chose de bien plus biscornu que cet amour en face, qui jouerait à se transformer parce qu'incompris.
A l'endroit la passion délirante plutôt, une aspiration idiote de plus, enviée on ne sait pourquoi. Quelque chose de la musique qui ne sonne plus à la fin, comme le phonographe de ces deux grands amoureux, Ariane et Solal dans Belle du Seigneur. Petite musique qui finit par les agacer tous deux, leur rappeler le mieux et le pire qui leur arrive ensuite. Et où la fin de cette passion est la mieux décrite entre tous et jusque-là. Jusqu'à la haine ? Jusqu'au ridicule et à la méchanceté de cette fin là. A trop aimer et se trouver dépité ? Pas sûr que ce soit suffisant.
C'est la place qui compte aussi. Je le savais et pour finir l'éructais, titubais et tombais, aplatie par l'absence.

Pourquoi est-ce que je m'évertue autant à me cacher la vérité ? Parce que je l'ignore et pas autrement.
Parce que même quand je la connais, je rêve d'une autre fin possible. Comme quand on regarde pour la énième fois un film dont on connaît la fin, et l'espère autrement encore et encore. Et tous les signes avant-coureur comme traversant maintenant l'espace, ils ajoutent encore au ridicule d'y avoir cru à tous les bons sentiments y ayant été bercée.
Non, la haine date, comme un millésime, et c'est pourquoi elle surprend. On s'attend à ne pas être aussi aimée qu'on le voudrait, mais sûrement pas de voir sur le visage et dans les yeux quelque chose qui vous réduit à néant et à auquel personne n'échappera.
Ce regard qui défigure est définitif. Quand on l'a choisi il reste, s'habitue, s'enkyste et ne donnera plus jamais rien de bon.
J'ai suscité de la haine et plein de fois. Alors ça pose de vraies questions. Bien sûr sur soi-même et qui d'autre ? Ou une seule et qui restera sans réponse. Quand on découvre que l'on a des ennemis, une première partie du chemin est fait.
Alors à la fin du forum, avant de le détruire et leurs places avec, je leur ai fait l'article de cette place :

LA PLACE
Dans la salle Pleyel, l'acoustique y est évidement formidable. Mais dans toute salle de spectacle, il y a de bonnes places et d'autres moins, selon aussi ce que l'on vient y faire. Des places dont le gratin se méfie et que de toute manière on ne leur prendra jamais. C'est trop cher. Ils ont les moyens de se prendre la meilleure part et d'imaginer qu'on leur prendrait le reste, comme un frisson pas si désagréable.
Le théâtre à l'italienne a été expressément construit pour voir, être vu, la scène en biais, sinon le prince au centre de ce premier balcon et à une légitime distance. Il y aura les autres bonnes et les mauvaises places et c'est construit ainsi. La comédie humaine de toute l'Italie d'ailleurs. Et avant même qu'elle ne s'unisse, la musique l'avait fait pour elle. Du théâtre San Carlo de Naples à la Scala de Milan. Avanti la musica ! Quant au parterre, il est le lieu des fleurs fanées.
Les acteurs mondains font généralement peu de cas de ce qui se passe sur scène, sinon parfois retrouver leurs traits, amusés ou courroucés, au gré et des interdictions aussi, de la censure. Alors on va déguiser les mots s'est dit Molière, et aussi Shakespeare juste avant. Alors ce sera la vérité à interpréter.
De loges en loges on se jauge et aussi avec des nouveautés comme les lunettes de théâtre, jamais seulement un outil, une parure de qui lorgne. Ils entrent, sortent, vont, viennent au gré des invitations, comme on fait entendre le froissement de la soie.

Dans la salle Pleyel, l'acoustique y est reconnue comme une des meilleures de Paris. Cela tombe bien, c'est de la musique qu'on y joue. Et c'est cela que l'on vient écouter. Bien sûr les premiers rangs.
Pourtant il est aussi connu, reconnu, que c'est dans les derniers rangs, là-bas au fond, que le son est indéniablement meilleur que partout ailleurs. Depuis là-haut, quand on le voit – si on le voit – de là, le chef est minuscule et tout avec lui. C'est l’oeil qui est frustré. Même si l'orchestre a des mouvements que l'on reconnaît à l'oreille.
Pour le gratin, les places chères sont toujours devant et alors ce pékin suit plus précisément les mouvements de voilier de l'orchestre alors.
Une erreur de placement m'a fait être un jour dans ces premiers rangs de la salle Pleyel. Peu de symphonie, c'est ce qui frappe. La stéréo est mal ajustée. J'entendais la partie de l'orchestre à la droite d'où j'étais, au troisième ou quatrième rang, des contrebasses, quelques cuivres et des tambours. Mais rien d'intéressant, sinon alors la magie du geste de ce chef d'orchestre proche, sa propre danse et une musique imaginaire tirée de lui.
Je peux d'ailleurs en imiter certaines de ces images qui dictent le son et l'harmonie, la direction d'orchestre. Comme la main plate, nue en quelque sorte et sans baguette de Pierre Boulez, d'autres, la raideur, la précision et le sentiment prussien de Karajan. Mais j'aime la musique et le chef n'est jamais qu'un autre instrument, un peu comme le triangle.
Même à certaines places aveugles de certaines salles de spectacle, la musique y est très belle, l’oeuvre peut prendre tous ces sens, en l'absence de la vue peut même faire exister une sorte de cacophonie élue et plus distinctement.
Et ce sont donc les moins nantis à qui la salle Pleyel rend la grâce d'une acoustique parfaite, aussi peu cher qu'une place de cinéma à peu près. Au fond. Et ça n'est pas vrai pour toutes les salles. Ça l'est pour celle-ci. La sonnerie retentit. J'ai déjà fait silence bien avant. Il est temps de regagner sa place, la place.

De toujours chacun cherche sa place pour ce spectacle auquel il participe et qui doit se donner : la vie. A certains jours il y a des bousculades, des ruées, des froissements, des guerres. Certains croient aux chaises musicales et parfois tombent malgré eux, alors qu'il y avait une chaise pour tous. La meilleure place ? Il faudra se contenter de la sienne, s'y faire, capituler parfois ou toujours pour être heureux. Vivons caché, et derrière le pilier, certains penseront plus à l'aise pour y compter le bonheur. Au prix du marché.
Certains individus ont ceci de particulier qu'ils sont toujours en quête de la meilleure place jusqu'à désirer toutes les places, ne sachant plus où donner de la tête. La meilleure ? Au fond ? A l'avant-scène ? Ou peut-être sur les planches jusqu'à haïr l'artiste.
Qui ne s'est pas posé la question de la place qu'il tenait dans la vie ?

Il m'était longtemps apparu que j'avais résolu trop vite cette histoire de place notamment. On était en partie ceinturé par celles que nous donnaient la vie : fille/garçon, aînée/cadette. Seule.
Être la quatrième d'une fratrie ce devait être selon moi sans histoires.
« Mais tout le monde t'aimait ! » ??? Ça se voit !
Non. Seulement les deux qui m'ont engendré. Et la tristesse sur leurs visages. Un arbre à souvenirs si ça existait, j'allais y entrer ou le devenir.
Quatrième, c'est quand même la place où on a suffisamment à faire avec les restes. Dernière servie. On a fêté la naissance de ma soeur et pas la mienne. J'en ferais un fromage ? Qu'est-ce qu'elle veut en plus ?
Elle aurait pu s'en apercevoir que j'avais été et resterai toujours plus effacée, sinon quelques moments de gloire idiots qui les agaçaient tous je pense. Parce que j'étais en vie ?
Mais à choisir c'est le silence paisible que je préfère. Et tout écouter des bruits de la vie que j'anime et qui s'anime sans moi aussi.
Me disant de plus que de toute manière ce volume que nous occupions, cet espace vital, notre corps et la vie qui y est encore dedans, logiquement ne prend la place de personne d'autre que de lui-même. Et c'est en SF qu'on a des aliens au-dedans ou des êtres qui peuvent vous traverser, mi-ectoplasme mi-vaudou. Mathématiquement il y a de la place pour tout le monde pour le moment. Un calcul, un truc réglo auquel la plupart ne veulent avoir à faire.

J'ai été adulée littéralement par des gens dans ma vie (il y a encore des témoins) et à plusieurs reprises, et ça ne présageait jamais rien de bon. Finalement à vouloir m'éliminer de cette place forte que personne ne pourrait occuper et que j'avais l'air de feindre d'ignorer. Personne ne deviendra la singularité de l'autre. Ça n'a pas d'intérêt ni de sens. Cultiver son jardin n'est pas seulement un jardin. Jardiner les jours, jardiner sa vie et voir mourir et naître. Travailler sa terre, la vraie.
Beaucoup m'ont reproché mon silence, après m'avoir bavé leurs histoires, dont je leur en avais seulement demandé le fin mot. Et ils y étaient tous, même les plus méprisants, entrés allégrement dans ce fourreau d'écoute dont je suis faite. On n'aura jamais à remercier une idiote ayant une telle capacité à entendre.
« Comment ? »
Quoi ?! Et qu'on me déniera autant à la fin.

Chacun a su me boucler, aux exceptions près. Sur une main, une seule – et il y reste encore des doigts pas concernés – ceux là de l'inouï pour moi, à voir la joie et la paix qui résisteront à l'intérieur de moi, au fond. Moi qui finit par les manifester si peu. Je vais en mourir. Et pourquoi ? La main gauche avec une brûlure au centre. La droite et ses simagrées de scarifications. Mes affiches. Ma honte.

Je n'ai pas de réponse à la haine. Et pas la haine, je le sens bien. Elle est un travers et un trouble pas seulement de l'humeur. C'est une méconnaissance de l'Histoire, une ignorance généralisée, qui fait entrer dans des fonds que même les Néandertaliens avaient essayé d'éviter.
Quelque chose est fondamentalement heureux quand ça s'arrête et n'y croire plus. Je ne suis pas équipée. Et là j'essayais de dire que ça n'était pas une chance, mais dans un monde biscornu, comment exprimer ma place, sans qu'on me frappe ?
Ce sentiment de haine, je sens que personne n'en est fier, et pas plus celui qui s'en retrouve éclaboussé.
Tout le monde est nul et il ne restera rien. La haine arase et tue même finalement celui qui souhaiterait la porter en avant, mine de rien.
Pas seulement dans les contes ou certains livres précieux, il y a cependant toujours des instants de grâce (et ce ne sont vraiment que des instants) où le bien triomphe effectivement et finit par concerner tout le monde. Et les plus haineux d'entre-tous sont, restent jaloux de ça. 
La haine, elle parle au bas-ventre, à l'embrigadement, à la fin des incertitudes puisque chacun est désigné, à l'obscurantisme justement ou à la foi aveugle, c'est pareil.

La haine de son pays de Fidel Castro, même mort, des Castro ensemble, n'allait pas jusqu'à maintenir le peuple dans l'ignorance. Même à refaire l'histoire, si on peut seulement leur laisser ça, ils voulaient là le meilleur. L'enseignement est au moins de qualité. Et c'est important, même pour les ennemis car c'est un peu comme si les Castro les avaient aussi fabriqués. Leur permettre de lire des journaux bien intentionnés de quelques sous et vendus le matin par de vieux messieurs qui arrondissent des fins de mois qui n'existent même pas ou autre chose. C'est dès le début du mois qu'ils manquent ou manquaient. Et en ce qui concerne la médecine cubaine, on pourra dire aussi qu'elle est la volonté des deux frères, et d'être bien soignés finalement, chez eux avec et pas seulement Hugo Chavez.
Un monde mort, le Cuba de ce temps-là (2012), dernièrement, surtout dans les terres. Quand on revient à La Havane, on souffle, ou au moins moi.
Cuba réanimée à temps, juste à temps par Barack Obama, et contre tout ce que l'on ne dira pas de cette « fin » là qui finissait par se voir.
Alors je ne comprendrai pas comment Jean-Luc Mélenchon peu se tromper ainsi. Madame Danielle Mitterrand, elle essayait de dire ses quatre vérités au leader maximo qui n'y changerait rien. Ces Cubais eux que j'estime par ailleurs. Comment peuvent-ils persévérer à connaître cet engouement incompréhensible ? Il n'y avait plus beaucoup d'espoir et depuis un certain temps. Je voyais un pays au bord de l'asphyxie et la haine naît ainsi. De l'indifférence de ceux qui ont tout ou s'accapare ou se demande si tout le monde dort à regarder les pauvres mourir. Le tourisme est la meilleur chance pour les pauvres. Mais voir les autre se gaver. Et Cuba reste libre, cependant. Enchaîné à leur destin.

Mais la haine ne gagne pas. Comme un moteur qu'on ne peut pas toujours entretenir et qui s'encrasse. Et se rendre à l'idée qu'elle ne fait que démolir, vos murs, vos histoires, fini par faire long feu. Et mener une vie sans joie.
Personne ne peut s'approprier si longtemps l'âme de chacun. Il y a toujours des évasions et certaines mêmes sont généreuses. La haine tombe et meurt. Mais ses fabricants se passent le relais un jour ou l'autre, convaincus à nouveau qu'elle leur rapportera. Rien. C'est un piège à imbéciles et la désolation des autres. Les meurtres mêmes perpétrés par des abrutis sont des meurtres. Et la tristesse et la mémoire, continueront de défier ces tueurs fascinés par leur propre idiotie.
C'est chercher un sens à leur vie qui leur est impossible et pourquoi 

Le criminel - « Ce petit homme rond avec une moustache ridicule ! »
Le criminel - « Sale étranger ! »
Le criminel - « Sale métèque ! »
Le criminel - « Sale petit Français !

Hercule Poirot - Belge..! »

vendredi 16 novembre 2018

Se Méfier des apparences

est un DEVOIR, une nécessité, un travail, une lutte, un combat alors que c'est si simple d'essayer non pas de dégommer mais de comprendre même ce qui pourrait apparaître comme différent.
Et Wikipédia est mon prophète, une encyclopédie cheap mais bien faite - y toucher est grave parce que tout ce qui y est inscrit est vérifié très strictement, et ce qui est supposé, les rumeurs justement, signalées. Une encyclopédie dont on sait que beaucoup de ceux qui y participent sont les décrétés autistes une autre rumeur que parfois j'aimerai aussi dégommer, puisque j'ai rencontré beaucoup d'enfants concernés et qui m'aimaient bien, ce que je ne comprenais pas.
Je ne suis pas accusatrice publique mais j'avais tout de même l'impression que des mères et sûrement pas toutes étaient en partie responsable des silences de leur enfant. Une des preuves de cela fut une rencontre avec l'un d'eux.
Je cherchais un travail et j'ai triché avec des comportementalistes qui ne demandaient pas tant de références. Il fallait jouer avec l'enfant et faire plein de jeux. 
Pour le début je me disais qu'il fallait d'abord que nous fassions connaissance. Et jamais je pensais aux histoires de regarder dans les yeux ni même peut être à vouloir tout comprendre. En fait j'étais intimidée et j'avais surtout peur de blesser cet enfant par une maladresse. Alors nous avons joué en douceur. Avec un jeu que l'on a inventé et de se balancer presque en chantonnant, ce qui est rassurant. J'allais au hasard n'ayant pas de connaissances véritables en la matière.
Au bout de de deux ou trois heures nous rejoignons la mère inquiète aussi.
Nous discutons et tout à coup cet enfant m'embrasse. J'étais sidérée. La maman aussi.
"Vive le Québec libre"

Je suis revenue. Mais je ne pouvais pas faire cette histoire de multiplication des jeux pour moi ça n'était pas respecter l'enfant et comme je le dis souvent, le dresser. Ca peut être efficace, peut-être.. Mais cela me semble brutal de décider ainsi pour quelqu'un. Les mères chefs sont des tyrans qui pleurent sur la douleur des autres, de leurs enfants et qui sont étonnés. Quand il y a des vraies roses bleues on les bouture artificiellement. Le vrai et le faux, puisque c'est ça qui est en jeu.
La mère a trouvé que je ne respectais pas les règles et m'a renvoyé. Elle avait peur que cet enfant m'aime, me préfère. Mais je ne prends la place de personne et l'enfant le savait. C'est peut-être ça.
Dans une école de la Goutte d'Or un petit garçon noir m'a pris la main. A la cantine les autres dames me laissaient m'occuper de lui et il riait puisque je le faisais rigoler. Elles s'étonnaient. Ils avaient même oublié de me dire que ça pouvait être un enfant autiste. Et quand j'arrivais il revenait. Je me demandais même chaque fois s'il allait me reconnaître, et oui. Je lui ai appris à monter dans son lit et ensuite il n'arrêtait plus de monter et de redescendre. L'école nous a laissé finalement seuls dans la cour. On ne s'ennuyait pas quand même.
Quand j'ai gardé des enfants, les mères m'ont appréciées pour ça, me disant que j'étais un bon relais. Même si elles se doutaient que j'avais un grain. C'est exactement ça. Se déguiser quand la droiture est ce qui est essentiel a un enfant. Eux ils n'aiment pas qu'on joue, comme si personne ne le savait. "Etre tuant !" n'est pas une métaphore. Madame Macron devrait d'ailleurs y penser.

"Il est interdit de faire du mal aux enfants !"  ET C'EST DANS TOUS LES LIVRES. Cosette, elle, se serait barrée, puisque les Thénardiers la torturaient et consciemment. Mais Jean Valjean est là toujours. Les artistes ne sont pas des yo-yo. Lire en diagonale ça arrange bien tout le monde. Guerissez-vous ailleurs ! Niquez vos mères.
Françoise Dolto n'a pas souffert pour des prunes et Onfray est un imbécile puisque la douleur n'a pas de classe sociale. Il aurait du faire des ménages, pour voir.
Se tromper d'histoire est un leurre qui arrange bien ceux qui ont peur et peuvent tuer les autres pour ça. Et s'ils ne le font pas de leur propre mains, en plus, c'est bien parce qu'ils n'aiment personne, même pas leur mère. Soignez-vous puisque c'est possible. La lâcheté n'est pas l'apanage que d'Adolf Hitler, le gars qui dormait défoncé au moment du débarquement. Et personne n'a eu le droit de le réveiller avant 10 heures. Alors même l'Allemagne et ses docteurs qui sont restés troubles et impunis ne doit jamais oublier qu'on invente l'Histoire aussi. Ca s'appelle l'interprétation. Et heureusement. Il se délitait sur place le pauvre. Pas mort !? Et avec la main qui remue derrière son dos, juste parce qu'il a la maladie de Parkinson. Aucun méfait ne reste impuni. Sympa le diable ! Ou alors un idiot.
La loi ça n'est pas fait que pour les singes.

Il y a des inventions qu'il faut examiner de plus près.
Parfois on n'a pas envie de parler et pas parce que l'on aime pas. Mais le silence n'est pas le vide.
Si les riches apprenaient à dire merci, la face du monde en serait changée.

Imaginons que cet homme aurait de l'humour (il a du gémeaux)

Curiosités






« ...on a beau raisonner, la solitude est une chose atroce, mon petit. Bien qu'au fond... tout soit égal, naturellement. »
Les Trois Soeurs Anton TCHEKHOV (1860-1904)








L'infirmière : « Madame T.(moi) ! Pourriez-vous arrêter de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas... !? »
Moi ? Mais je me désennuie seulement.
Quoi ?! Mais qui est donc cette infirmière énervée à me dire un truc aussi impossible ? Qu'est-ce que ça peut bien vouloir signifier ? Je l'ignore encore.
Qu'est-ce qui ne me regarde pas des injustices constatées ou inventées ici ou là dans cet HP ? Et qui dois-je devenir ? Un légume sûrement et pas moins, c'est la règle. C'est docile que l'on sort. Je devrais dire éteint. Et maintenant que je prends le xeroquel, un médicament plus que dangereux et qui vous file des overdose pour moins que ça, et qui marche, plus de questions à se poser ? Et personne n'en posera, principalement le psychiatre des derniers temps à Paris, bonhomme, pour qui il n'y a pas d'énigme, à peine une conjoncture. Soit.
***
Voilà une dame formidable, une patiente, et qui deviendra presque une amie. Elle est à l'HP parce qu'on a imaginé pour elle qu'elle aurait tenté de se suicider. Elle me disait connaître de tels problèmes de douleurs articulaires, aussi insupportables qu'elle avait pris tant d'antalgiques pour calmer sa souffrance et était finalement restée sur le carreau. Je voulais bien croire en cette version.
Passionnante elle l'était et nous avions principalement des discussions politiques puisque fin 2012 ça swinguait déjà beaucoup. La dame me disait mettre la politique en premier et la poésie juste après. Je répondais que pour moi c'était seulement l'inverse. La politique en deuxième, parce que sinon... Question de survie.
J'avais l'impression de connaître cette femme d'avant (ce qui n'était pas vrai), mais cette impression-là ne la concernait pas seule. En phase maniaque comme je l'étais, je collais sur des visages inconnus ceux de gens que je connaissais, la face cachée des uns et surtout d'autres, des morts ou des vivants, et peut-être pour me rassurer. Des métamorphoses, des chimères pour une histoire mythique.
J'appellerai cette dame Ariane qui m'aida un temps à supporter le labyrinthe de la folie. Et peu importe qui elle était réellement, et avait dû avoir du pouvoir au moins.
Je dis cela parce qu'après ma sortie, elle eut envie de me revoir, et je découvrais des choses mystérieuses. Évitant les questions et malade comme je l'étais, ce n'était qu'un mystère ajouté à tant d'autres.
Nous nous étions données rendez-vous place de Clichy pour aller au cinéma voir Lincoln. L'hiver 2013 est glacial et elle porte un manteau de fourrure inouï. Je n'en ai jamais vu de semblable d'aussi près, sinon aux premières d'opéra, alors jamais. L'opéra Garnier, celui de Paris, et comme cela chante ! J'en connais pourtant aussi les coulisses par lesquelles je passais le jour de la générale d'une version du Dialogue des Carmélites de Francis Poulenc. Et j'y croisais épatée Régine Crespin, chanteuse presque abordable et qui jouait le rôle de la mère prieure.
Là je parie pour du vison puisque ça a l'air d'être le top. Et pense à la fourrure de ma mère rapportée du Canada, d'un poil moins noble. Rat-musqué... (autre nom de certains castors) disait-elle. C'était au moins poétique avec des sonorités presque rigolottes, à faire frissonner tous les animophiles.
Je suis presque heureuse d'avoir une telle amie, après cette douleur vécue (je ne sais pas encore que je vais vivre et revivre la souffrance, pas calmée et cette dame aurait pu m'aider, je ne l'ai pas laissée faire). Elle me donna beaucoup d'autres rendez-vous, que je manquais avec application. C'était un hiver où la neige avait tenue sur le bitume de Paris, un événement.
En ce temps-là je ressens une telle fatigue, jamais comprise. Comme si j'étais infiniment vieille, et ne comprenais rien de plus à tout ce qui se passait autour de moi. Ça se compliquait le plus souvent. Tout ce que j'avais le talent et l'horreur d'imaginer essentiellement, évidement. Un corps qui porte de telles traces, je m'en étonne. Je resterai toujours aussi fatiguée ? Une vraie question. Je ne m'interroge même pas sur une hypothétique maladie physique, ayant toujours principalement fait prévaloir les forces de l'esprit. A mes risques et périls. Il y en aura.
Après la deuxième hospitalisation, cette fatigue disparaîtra (j'ai donc encore raison cette fois, en ce qui concerne au moins ces forces-là et m'indique qu'elles doivent être d'une nature dont j'ignorerai définitivement tout). Disparition aussi soudaine, insensée en quelque sorte. Mais je n'essayais plus de joindre la dame. La honte avait fait son oeuvre.
Lincoln est un long film et qui me passionne aussi pour le jeu de Daniel Day-Lewis. A la moitié du film la dame ronfle mais c'est tout de même rassurant. J'ignore presque tout de ce pan de l'histoire de l'Amérique, cette décision de rendre la liberté aux esclaves noirs et les finasseries pour y arriver. La dame me dit après son réveil, à la fin, qu'elle connaît bien le sujet, comme pour s'excuser. Le jeu de l'acteur vient en deuxième, pour elle, de ce film trop long.
Elle m'invite ensuite dans un restaurant sur la place et commande du champagne parce qu'elle est « si heureuse de (me) revoir et libre surtout » Personne ne m'a accueilli ainsi à une sortie d'hôpital. Du champagne... et la nourriture, des amuses-gueules comme s'ils étaient d'un grand chef. Moi qui suis encore bien trop effrayée par ce qui vient de m'arriver et sentant d'une certaine manière déjà, que je peux replonger, toujours au bord du plongeoir. J'étais désolée et le resterai.
***
À l'hôpital certaines infirmières ont des jugements changeants, approximatifs sans qu'on puisse bien comprendre. Certains jours elles aident Ariane à la toilette, en raison de ses vraies douleurs, et d'autres fois elles décident que la dame doit se débrouiller seule et se plaint trop. La contradiction est chose familière en ces lieux.
Alors si nous n'étions pas justement dans un HP, les infirmières pourraient-elles nous penser de la même manière ? Nous jamais considérés comme de vrais malades – il faut y être, nous fous éparpillés dans chaque famille, points noirs – puisque les autres membres n'y seront jamais ramenés, ravalés à une interprétation permanente et dans tous les sens, parfois presque un martyre et sans exagérer.
Pas respectés dans le fond et comme partout. Nous sommes déconsidérés finalement comme des espèces de tricheurs sans vraie douleur dans le fond, des comédiens, à devoir faire les lits puisque nous sommes comme des usurpateurs. Une douleur qu'on n'approche pas, sinon et si on y vient, pour mesurer l'éloignement finalement. De faux malades qu'il faut secouer, et nous élever à la dure. Et puis non, et en consolent certains. On voit mal de vrais malades refaire leur lit tous les matins. Nous le faisions et c'est une injonction thérapeutique. Ça limite les frais de budget et nous rend à leur réalité. Ça passe le temps. Si on veut.
De l'infirmière qui me hurle dessus dans le couloir : « Madame T. !!? Mais mêlez-vous de ce qui vous regarde ! ». Je n'ai compris qu'à la dernière hospitalisation que ce n'était pas une mauvaise bougresse et qui se mêlait elle aussi de tout. Mais elle avait une voix et des manières insupportables si on ne se décide pas à lier pas connaissance, si on n'a pas atteint la phase de l'indulgence. C'est à la quatrième hospitalisation que je pris vraiment connaissance de cette phase-là et de sa mesure.
Parlons plutôt d'une indulgence plus équilibrée et moins manichéenne. Des fous se révélaient stupides et méchants (je les imaginais avant perfection du bancal, de l'anomalie) et des infirmières faisaient par ailleurs des efforts louables pour la plupart, à Maison-Blanche et à cet étage. Elles sont seulement à l'image des chefs, c'est aussi simple et toujours vrai, dans cette branche là aussi.
C'est le désespoir intact qui m'y conduisit à cette indulgence, au moins. Au ras de l'anéantissement on peut la découvrir et dans le fond on n'a plus vraiment le choix que de voir que rien n'est moins simple.
Ariane, la dame, comptait bien porter plainte puisqu'elle découvrait l'HP à une bonne place, celle de la suicidée, toujours mieux considérée que la dingue. Et observait les mille et une maltraitances insidieuses, et que l'indulgence justement ne combat plus.
J'ai envie de chialer quand cette dame parle de moi comme elle le fait. Je ne me reconnais plus. C'était quand j'existais.
Nous allons ensemble au dernier jour de l'exposition Hooper au Grand-Palais.
Alors là Ariane est royale. Elle entre et c'est presque le messie. Elle demande un fauteuil roulant puisqu'elle marche difficilement et que son dos la fait souffrir. Elle a montré une carte et tout le monde lui parle comme à une princesse.
Je pousse le fauteuil, mieux que je ne l'imaginais, et fends la foule en disputant les uns et les autres, qui marcheraient volontiers sur notre véhicule qui prend pourtant de la place. Les ignorants s'excusent quand je leur demande de se bouger, calmement mais fermement, eux étonnés comme s'ils n'avaient pas vus. Un fauteuil ! Alors c'est de la blague. Et c'est pourtant ce qu'ils se disent. « Oups, je n'avais pas vu... » N'importe quoi ! Et je ne l'aurais pas su à ce point avant de le vivre.
Une personne seule en fauteuil peut bien rester ignorée et faire un sur place infini si elle ne joue pas des coudes (et jouer de ces coudes en fauteuil, ce serait leur mettre à tous une main au cul, presque pour voir... sans que personne ne le remarque jusque-là).
« Excusez-moi je ne vous avez pas vu !?? » Ah ouais... Et c'est la honte globalement. Vos mines désolées quand ça parle du handicap. Sinon pour vous, ça roule ?
***
Quelle drôle d'histoire ? À chaque phase maniaque, je rencontrerais des gens que je perdrai presque de suite, et qui n'auraient jamais pu imaginer qu'on puisse me considérer comme folle.
Comme cet homme élégant par exemple, que je croise en 1991, parquée dans le Marais que je découvre en y vivant d'une certaine manière, même si ça restera au-dessus de mes moyens, et à la veille de l'abominable internement qui me marquera à jamais.
Ma folie, votre miroir dansant ?
Je rencontre cet inconnu tôt ce matin-là, devant la grille fermée du square de la place des Vosges. Étonné l'homme que je découvre de suite ses origines italiennes, un accent subtile alors que depuis sa jeunesse il s'exerce à parler un français sans faille.
Il m'invite dans un salon de thé ouvert sur la place. Il me parle de l'Italie, de l'Europe mouchetée de nations à l'avenir, de ses enfants, d'un village italien où les gens parlent encore le latin, de son fils qu'il accompagne puisque celui-ci passe son CAPES. Quand nous nous sommes quittés il me donne son téléphone au cas où je passerais par Pau, là où il vivait, ou si j'avais aussi besoin de son aide.
Aucune ambiguïté dans cet échange, personne ne charme personne, nous parlons seulement.
Il ajoute quand nous devons nous quitter, que j'ai l'âge de ses enfants mais qu'il n'était jamais parvenu à parler ainsi avec eux. Je le rassure. Ce n'est pas si étrange.
Après la visite de l'exposition avec la Dame Ariane, et qui finalement a été amusante, elle doit prendre un taxi et on nous invite à passer par un autre chemin, les sous-sols du Grand-Palais. C'est plus court en fauteuil. Guidées par un employé du musée c'est une merveille.
D'autres coulisses s'additionnant à celles que j'ai déjà si bien connues. Là des restes de l'expo sur la bohème et autres rangements. Des sous-sols presque habitables. Les caves de l'art.
Si d'un côté certains préfèrent tout juger en folie, me jauger et si à la moindre grimace, au moindre élan de colère je suis regardée troublée et fâchée, ça finira par m'y renvoyer à l'HP. Ceux qui me reconnaissent l'ignorent, mais les autres savent, indifférents à ma fatigue d'alors, et à ma tragique solitude aussi.
Cette fatigue inconnue jusque-là, était peut-être due au fait que je dormais mal. Mais ce n'est sûrement pas aussi simple. Et si je n'ai pas de réponses, qui en aura ?
Et j'ai raté mon coup de toute manière, une fois de plus. Revenue à une forme d'intelligence aussi vite détruite par l'entourage qui la craint, et ma colère que l'accompagne alors chaque fois. car elle m'accuse bien sûr, leur donne encore raison.
J'avais des rages profondes puisqu'on m'examinait sans amour, sans adoucir cet examen qui me fera chaque fois sortir de mes gonds. À devoir éructer des méchancetés qui se voulaient aussi des explications et se tordront en violentes réquisitions.
Mais laisser aussi seule quelqu'un après cette première nouvelle incarcération et les autres, était inapproprié. Me garder un mois ou deux au repos et entourée, oui c'était cela la seule solution et personne n'en a eu le courage. Personne ne m'aimait assez.
J'engueule la plus éperdue, la plus dure, la plus seule et pour qui je comptais plus que ça n'existera jamais en eux. Ils laissèrent faire, tous les miens... soi-disant.
« Tu as vraiment une super amie ! »
Vous pensez vraiment que c'est une découverte ?
Et elle prend pour vous, pour votre ignorance et pour votre indifférence dérangée. Je vous laisse. Il y a du définitif qui dure.
C'est m'abriter dont il était question. Ils sont pris ? Par quoi ?
Une convalescence pareille et dans la solitude était vouée à l'échec. Ma maladie me consolait finalement, me tenait insidieusement. Auraient-ils pu s'en apercevoir sans me poser de questions et en douceur de préférence, au lieu de guetter tous les indices prouvant qu'elle revenait, la folie.
Elle est là et moi aussi.
Ce que cette amie sait avant eux, c'est la mort qui me guettait au détour. Cette obsession ne concernera pas les "miens".

Alors fatiguée, j'abandonne même ceux qui me font ponctuellement du bien et me regardent autrement. Je l'espère et en doute. Réparer mon âme est un beau projet. Mais je n'ai droit qu'à cette solitude imposée.
On guérit seul. Et si le psychanalyste le sait, le psychotique le vit.
Qui cela ne mettrait-il pas en colère une telle désolation ?
« Voir quelqu'un » est un autre de leurs impératifs, pour moi, pour mon bien, eux étant tous bien trop pris, c'est pas leur boulot.
Et là je ne râle pas mais exprime une évidence, une nécessité, un il-va-de-soit. La solitude est un calvaire monstrueux quoi qu'il en soit. Pas toujours. Mais la menace d'être enfermée s'y ajoutant, elle la rend obscure, douloureuse, comme une scie, fatale.
***
J'ai invité Ariane chez moi ou plutôt elle s'est invitée puisque j'ai manqué tous ses rendez-vous dans le quartier puisqu'elle habite aussi le 18e arrondissement, puisque j'ai autant de mal à sortir. Mais quand le rendez-vous approche, l'angoisse me vient comme une lame. J'ai mal et tourne en rond dans cette douleur. Cela me fera sûrement du bien de voir quelqu'un. Ma solitude étant devenue si étroite. J'y arrive à ce point-là. Comment puis-je m'adresser à quiconque puisque je suis folle ? Folle à lier.
À chaque période maniaque, et quand ce fût le cas ensuite dépressive, ou tout à la fois comme un milk-shake, il n'y aura plus personne à bord. La chute des corps, l'abîme de l'abandon et tout le monde se barre. L'amitié au risque de la folie ?
Elle ne tient pas et pas pour tout le monde pourtant, comme mon ex-mari et futur ami avec qui je déjeune un dimanche dans le Marais encore, quand je suis déjà tellement surveillée. Et il dira aux hostiles qu'il n'a rien constaté de dingue en moi. Forcément le miroir qu'il me tend n'est pas ainsi fait. Je ne joue pas et pas avec lui, puisqu'il ne me vise pas, alors je ne me sens pas autant écorchée. Mais il sera à son tour entraîné. Malgré lui presque.
Ceux qui n'y croient pas enfoncent, implacables. La peur de la peur, elle advient et d'eux. On attend de l'indulgence et on est noyé comme un poisson rouge, oublié comme une pierre. Renouer des liens sociaux, c'est important, disent-ils, pour le dingue, pour se rétablir. La bonne blague... Avec qui renouer ? Tous ceux qui se barrent à vomir de bêtise. Ceux qui ne font qu'observer à bonne distance, même pas curieux, seulement prudents.
Qui parle quand le fou dit ? Personne. Un blanc et un silence qu'ils vont récupérer entièrement, rattraper cruellement. Qui le sait ? La folie marque et trace, tatouage virtuel en numéros. C'est ainsi et jamais autrement. Tous ceux qui pensent qu'ils n'affronteront pas cette peur fondamentale comme elle a l'air d'être, perdent, s'échappent finalement, soulagés et à la bonne distance : loin.
Et les soignants... sont les soignants. C'est à dire personne eux aussi. Fou on est seulement et finalement regardé, observé par tous, sans exagérer, au moindre clignement.
C'est pourquoi j'imagine que si le mot « psychose », comme un terme générique n'est pas en moins ou en plus. Arrêtez vos sales mots qui n'imaginent que le pire. Qu'on fasse le point des crimes perpétrés par des dingues ou non. Les trouvailles. Les merveilles.
Si cette dame vient, Ariane, elle finira par me désigner et je suis fatiguée d'avance (et réellement) des relations publiques. Je suis assez honteuse, ça m'suffit.
Qu'est-ce qu'il y a de si moche dans la folie pour que l'on lui fasse un tel barrage et chacun la redoutant autant ? Et les soignants et les psychiatres et tous qui craignent aussi comme pour leur peau.
Psychiatre, quel est ce choix-là ?
La personne qui me fait interner une première fois, et pas de gaîté de coeur, si sa psy, celle qu'elle consulte lui parle d'hospitalisation quand elle va si mal, elle s'agite aussitôt et quelle que soit la douleur qui l'accable. Cela l'effraye au-delà de tout, comme tout le monde. Et c'est juste non ? C'est ainsi pour tous et même pour nous qui avons franchi le Rubicond.
Je suis tellement soulante, à cran et alors préfère rester seule, comme me donnant le choix.
***
C'est la blessure de l'annonce : « Vous êtes dingue... » qui éloigne de tous et de soi-même à jamais. Parce que je sais alors que c'est fini, que le bal est terminé, l'histoire aussi. Et peu de soleil ailleurs. Le fou est banni dans tout un tas de cultures, pas seulement là, pas seulement nous. Plus rarement vu comme un devin ou même seulement un joyeux drille aussi désespéré que n'importe quel clown. Et peu d'entre-nous échappent à une solitude de plomb comme la chape ou pire. Victor Hugo le dit bien d'une certaine manière dans sa pièce Le roi s'amuse qui deviendra le Rigoletto de Verdi. Le malheur de l'insigne, du fou du roi.
Je réponds admirablement aux médicaments. Ils me soignent. J'ignore comment ces gens qui parlent de tourmente chimique et le martèlent, comme si la réponse chimique, alors celle des médicaments, résolvait tout et le mirage dans lequel on a nagé si longtemps. Un dérangement qui ne nous appartient même plus, plus insensé encore d'être nié. Effacé... Et comment les autres vont-ils faire la différence entre cette simple maladie et les psychoses si redoutées, les folies avérées puisqu'on se retrouve tous dans le même HP ?
Fou, c'est dit. Une fois alors toujours, comme pour les junkies. Ou pire. On ne décroche pas de la folie, l'addiction des autres est trop grande. C'est comme ça et pour tous, tous les autres finalement.
***
C'est le service psychiatrique lui-même, le mot, l'image souvent juste oui, qui fait peur à tous. Pourtant quand je vois des fictions qui s'essayent à montrer l'HP, ils se trompent presque toujours et c'est normal. Quelque chose manque. L'enfermement. Et personne n'a confiance en personne. Tous veulent sauver leur peau, d'abord. La vraie tension entre nous et les autres. Ce silence et cette immense détresse. Le début précoce d'une forme de mort. Une mort humaine, symbolique, imaginaire et réelle. Quand on n'a plus les clefs et que tout le monde se méfie de tout le monde. Tous taiseux et presque inanimés.
Peut-être est-ce pourquoi je m'y essayerai à tenter la mort tant de fois, et dans toute la période d'accalmie de cette maladie, accalmie qui durera trente ans. Mais la mort me tenait. C'est comme ça et je n'y peux rien. Un peu trop de mort, c'est tout.
Alors ils prient presque et se barrent, puisque ça pourrait les concerner. C'est différent et ils haïssent ça. Et quel autre résultat dans le regard de ces autres ? Ce mépris peureux (pléonasme encore) de ces normaux et qui s'en vanteraient comme certains et n'ont que faire des subtilités psychiatriques, sinon les éviter à tout prix. N'apprendre que du faux, du superficiel.
Je préfère rester seule Madame, Ariane. C'est ce que je lui dis. Vous ne m'aviez pas tout dit ? L'appeler ensuite, je le rends impossible. Les gens doivent en avoir marre que je me défausse comme ça. Ariane aussi alors. Comme si je m'étais habituée au labyrinthe et resterai une souris qui y vit à plein temps.
En pensant à vous, j'entends votre voix joyeuse et intéressée madame, indulgente. Je suis malade de cette maladie.
***
Je me suis préparée à une solitude pas si effrayante. Mais comment l'habiter pour ne pas mourir de suite ni m'ennuyer, ce qui revient au même. Pourquoi ? Parce que je compte pour moi et m'en suis aperçue très tôt. Question de survie.
Peut-être cependant aussi parce que quelque chose cloche depuis trop longtemps, depuis le début, quand je prétends toujours parvenir à le cacher. J'ai essayé de me fortifier par tous les moyens, soigner mes blessures, essayer de me réparer moi-même et l'ai réussi longtemps avec des bouts de ficelle, pendant de nombreuses années, abattue souvent.
Oui j'ai une espèce d'affection pour ce que je suis de toujours, bizarrement et sûrement heureusement. Idéaliste comme aujourd'hui à me rétamer régulièrement. On ne s'en défait pas si facilement. S'en départir c'est peut-être ça mourir.
Comme si je parvenais parfois à être à LA bonne distance de moi-même, bien cadrée, attachante finalement. Vivre, c'est la meilleure nouvelle non ? Seule ? C'est pas si grave. Si je compte pour une autre, je vivrai.
Madame, Ariane, j'espère que vous allez bien puisque je suis presque aussi inquiète qu'Abraham. De cette inquiétude d'Abraham, qui donne un certain sens à sa foi, et est poétisée dans le plus beau texte sur le sujet, le Joseph et ses Frères de Thomas Mann. Apaisée, c'est le seul conseil que je donne, à lire les quatre tomes du plus beau roman sur l'élection et ses misères, dont on parle si peu, jamais aussi précisément. Il vous aidera. Et comblera vos moments de solitude.
Mais oui ça ira, ça ira.



mardi 13 novembre 2018

LES PLIS DE LA BARONNE







Khrourchtchov - Il y a dans les gens beaucoup de choses qui m'échappent. Tout doit être splendide chez les gens : le visage, le vêtement, l'âme et la pensée… Souvent, je vois un visage splendide et des habits à en rester bouche bée d'admiration, mais l'âme et les pensées — mon Dieu ! Sous une belle enveloppe se cache parfois une âme si noire qu'aucun maquillage ne pourrait la blanchir…
L'esprit des Bois Anton Tchekhov (1860-1904)






Une vraie mocheté et/ou pire encore.
Moche comme celles qui se pensent et veulent être encore belles « comme avant».puisqu'elles l'ont été, et qu'un miroir ne répond jamais comme on voudrait, on y voit parfois qu'un souvenir.
Moche comme toutes celles qui ont toujours cru pouvoir avoir le beurre et l'argent du beurre, de la beauté aussi. Sûres de tout empocher. J'y reviendrai plus tard.
C'est principal cet adage qu'il faudrait entendre une bonne fois, en beaucoup de domaines, au lieu de rigoler et principalement de cette crémière comme on le fait, comme on croit être au moins pote avec, lui claquer les fesses, croire qu'on la dupera elle aussi. Imaginer qu'on y arrivera à cette totalité à laquelle on n'accédera pas, jamais, jamais tout comme aussi chacun qui s'en charge le sait. C'est croire dur comme fer au crime parfait. Se mentant pour ses beaux yeux, pour un leurre auquel on tient tant, je ne sais pourquoi.
Le croire tellement encore, tout gagner, sans vouloir jamais s'aligner sur les nouvelles beautés du temps qui passent, et auxquelles personne ne semble vouloir ni penser ni pouvoir regarder. La beauté sans plis, tellement espérée au lendemain d'une fête qui ne dure que quelques années.
Si on cherche à rajeunir ou si même on y pense, on se signe aussi un espèce d'arrêt de mort inimaginable. Cette quête de quelque chose d'immuable et qui fige seulement. Un masque neutre derrière lequel plus rien ne se joue malheureusement. Une beauté qui cherche à se réparer et casse finalement son avenir à force de méfaits, signés sur le visage principalement. On le voit, on le sait, on assiste à ces défaites comme on dit sans comprendre ce qui les mène, ces beautés qui au fur et à mesure de leur vieillissement prétendu, prévu, en rajoutent d'une fausse jeunesse en pommettes hautes et tendues, bouches épaisses, mortes elles aussi, enfin comme des algues, et ne supportent plus certains plans.

Plus on vieillit et plus cette frénésie d'une quête de la beauté fait rage. Cette peur intense et aussi de la disparition. La vraie torture des actrices et de toutes celles qui ont voulu leur ressembler, sans croire devoir en payer aussi le prix fort. A gagner quoi ? Entrer dans des années d'oubli que les comédiennes vivent comme personne ne s'en doute ? Faire jeune, un devoir imposé, comblé par une jeunesse qui ne reste pas, un savant mirage, une obligation effroyable. Un emploi. Un pacte sombre qui ne supporte pas nos nouvelles espérances de vie.
A un moment donné chacun tombe et est vieux. Ce qui n'est ni une maladie où le visage finirait par ne plus avoir de sens. On reconnaît les tricheurs, c'est ainsi. Et les autres aussi, puisqu'on ne sait plus regarder non plus qu'au travers de prismes imposés depuis si longtemps.
Mais elle existera la beauté de tous les temps, si on décide de s'en approcher et de sortir de vos clichés.

Depuis internet on peut tous s’inventer des bobards de noms et de visages. Un rêve de soi. Une embellie provisoire et pour tous, il y a dix ans plus encore, c'était l'orée du bois. Et c’est là d’abord que je l’ai connue la baronne, sur la toile.
En vrai, à cette descente de train à Chambery, c'est une vaste défaite à laquelle j'assiste, qui se confirme et que je constate sur elle dans les lumières contrastées du hall de la gare, bourrée de rides malvenues comme je ne l’avais pas imaginé. Une désolation imprévue qui m’étonne au regard de la photo qu'elle avait mise d'elle en ligne. La photo était donc ancienne et loin de la vérité de cet instant-là, où la laideur va toujours vous déranger, à regarder chaque fois, espérant une autre surprise. Celle-là maltraitée par toute une histoire à laquelle peut-être elle ne veut même pas y croire ni l'entendre, au point qu'elle se grave à son insu.
Je me reproche de m'arrêter autant à l'apparence, comme on la nomme, superficielle à mon tour. Elle qui exprime tant de fonds, de bas-fonds aussi qui nous ont tous traversés. A cet instant et quand je m'avance, je me sens déjà navrée d'être alors chiffonnée, de suite mal à l'aise. Exigeant comme de force la beauté au moins. Sa dictature me concernant aussi ?
Pourquoi est-ce que je réclame autant de la beauté comme tout le monde ? Si c'était aussi simple.
Et si ma réclamation était plutôt de l'ordre du vrai, celui qui embellit toujours finalement. L'âme et l'esprit de la beauté sont bien ailleurs, là où personne ne semble vouloir les y chercher.

Sur ce quai de la gare – et chaque fois ce sera ainsi – j’en reste encore dérangée, déjà mal à l’aise. C’est très étrange d’assister à une telle déconfiture et qu’elle soit ignorée, déniée si loin. Nos traits nous appartiennent et nous démasquent. Persuadée d’être encore jeune et jolie, et à un point étonnant. Coincée dans un temps où le visage n'a pas cette modestie et cette audace qui aurait pu le rendre aussi finalement beau, même griffé de rides.
Le miroir ne répond plus pareil dès que la quarantaine se présente. Quelque chose nous lâche on dirait. Appelons-la jeunesse. A maturité on s’étonne d’être comme défiguré par un temps qui s’inscrit pour de bon, qui s’ajoute autant, mais qui raconte. Il faut le savoir. Largement étonnés, nous le sommes tous et même quand on fait jeune. Arpentant du regard pour retrouver une vraie image de soi. Et perdus tous. C'est le temps. On ne va pas s'imaginer qu'il ne dit rien. Et de quoi s'approche-t-on ?
J'ai aimé ce livre, Le portrait de Dorian Gray, le tableau de maître d'Oscar Wilde. Et on en est toujours là où l'huile raconte notre histoire, pas encore sèche. Nos actes jouent, s'inscrivent et ne se trompent pas. La laideur peut se nicher dans les recoins même de la splendeur. Nos drogues y pourront tout. Arrêter le temps, un miracle insensé façon google. Rester congelé, hiberner dès l'âge de 26 ans, disons.

Ses yeux bleus, à la baronne, au fond de trous d’épingle et soulignés par un trait de bleu aussi supérieurement mal dessiné, sur des paupières enfoncées. Tout cela me sourit bizarrement.
Si on accepte son temps, on doit juste le décorer autrement. C'est peut-être aussi simple. On ne s'embellit pas à cinquante ans comme à trente. Et je ne parle pas de crèmes anti-rides ni de tutoriels de beauté. Pas pour une norme, mais pour se dessiner avec et pas contre toutes les nouvelles marques qui s'inscrivent. Prendre le temps, le compter et finalement l'aimer. S'il nous ressemble.
On se trompe sur soi-même avec l’âge. On ne sait alors plus très bien qui on regarde dans la glace. Déclin et maturité se disputent décidément. On est toujours la même et pourtant on en est loin. Un déclin de la jeunesse qui frappe. Une maturité qui effraye. Et ceux, celles principalement qui auront beau chercher à coup de bistouri à défier ce temps, leur mensonge restera visible, terriblement visible pour certains finalement.
« Rhinoplastie ! Rhinoplastie ! Rhinoplastie ! » (Série Suburgatory)
Ils semblent l’ignorer et personne ne cherche ou ne peut les en dissuader.
La chirurgie esthétique est ce piège qui éloigne si définitivement de soi-même, quand on espère à ce point des retrouvailles avec ce qui meurt définitivement. Et on en aurait des regrets. Ni soi ni autre ni personne. Un accident qui défigure pour l'éternité justement. Le visage bientôt ne le supportera plus. On la connaît mieux depuis Sunset Boulevard la bouleversante douleur des comédiennes, de celles qu'on n'appelle plus. Comme si la cinquantaine – et elle est désignée là déjà dans ce film – serait le point de départ de cette désertion. La star du muet Gloria Swanson qui la montre et à 51 ans (on lui en donne 100) surjoue à plaisir... son propre rôle en quelque sorte, victime de sa propre histoire et celle de son image, qui peut aller jusque-là, le meurtre. Cette championne du muet, et qui ne connaîtra pas d'autre rôle à cet âge, que celui-ci, le sien, celui de la vieille actrice abandonnée. Dingue.
Gloria Swanson a une voix grave et superbe dont le parlant n'a eu que faire. Cette excellente comédienne, âgée, n'a plus d'histoire et ne compte plus, et pas seulement dans le film. Alors ses traits resteront falsifiés. Horreur d'un visage fou de rêves de jeunesse, d'immobilité, perdu dans le temps. Ne pas manquer alors à la fin du film, la dernière descente d'un grand escalier, comme une reine folle, et pour finir enfermée. Et Eric Von Stroheim qui l'aime autant, dit « Action ! » pour qu'elle se laisse embarquer par la police au pied de l'escalier, après le crime, sans violence, pour l'entraîner sans autant de douleur et une dernière fois.
« Moteur ! » Elle ne l'entend plus, elle descend, elle est si loin d'elle-même ou dedans cette illusion atroce. Journalistes et policiers la regardent, bluffés et effrayés. Muets.

L’illusion de ce trafic de visages restera pourtant si fugitive. Même Madame L’Oréal ne peut plus rajeunir malgré tout ce qu’elle vaut. Et porte à présent le même masque d’où elle ne peut plus retirer un sourire qui ne s'adresse à rien. Visage en balafre.
Qu’est-ce que la beauté quand quelque chose cloche, si on y regarde bien ? Ils, elles, ne sauront plus jamais la vérité de leur visage. C'est peut-être ce qui importe. Il prend une autre route que celle prévue. Personne ne s'y retrouvera, mais peut-être n'est-ce pas là l'important.
Pourtant défiguré à présent a plus d'un sens. Ces visages refaits frémissent de quelque chose qui brouille le regard à la longue.
Quand je regardais celui refait d'une proche – et avant même qu'elle ne m'en parle je distinguais une sorte de visage brouillé, flouté et sans comprendre – et c'était visible comme des traits définitivement redessinés ailleurs, à mes yeux. Elle ne retrouvera jamais la force et l’intensité de son nez d’aigle devenu nez standard et qui ne lui appartient plus, comme si l'ombre de l'autre pesait toujours. Est-elle belle ? Elle se préfère ainsi et quelqu’un a du jadis se moquer sans doute, un jour, avant. Ou quelle image inventée de soi-même ?
On peut prétendre améliorer les restes, pour quelque temps. Un répit contre la vie qui file en minutes et secondes fines et speed.

La chirurgie esthétique présuppose que l’on ne vive pas trop vieux, et partir à soixante ans c’est le mieux. Sinon les rides se superposent et se frayent finalement toute la place autour d'yeux écarquillés dans leur lutte contre les pattes d’oie, toutes ces rides pourtant intéressantes et pourquoi ne les dirais-je pas belles ? Et qu'est-ce qui me retient, sinon comment mon propre regard a été à son tour atrophié, commandé à son tour.
Alors finalement comment lire ces visages cruellement rafistolés de Catherine Deneuve ou de Nathalie Baye ? Elles y passent toutes presque. Et il faudrait l'apprendre. Elles deux ou trois ou beaucoup, comme si elles ne pourraient pas faire confiance à leur beauté initiale. Comme s'il y avait eu trahison et qu'elles demandaient réparation.

Ce sont les hommes qui décident de tout finalement. On les laisse.
Triomphe d'eux et maltraitance parfois. Et bien sûr que le cinéma alors est si violent avec les femmes. On le crie et s'en accommode, à faire défiler des générations de jeunesses qui se consument trop vite. Au moins c'est là que l'on assiste en direct à des défaites méchantes et pour beaucoup. Difficile d'y échapper à l'envie de se refaire, comme un joueur addict, de ne pas croire que cette fois-là sera encore la bonne. Et jusqu'à quand ? On perd ce que l'on cherche. Aux vieux-beaux, les vieilles-moches. Qu'est-ce que ça veut dire décidément ? Et j'observe tout cela pour moi aussi. C'est parce que la question m'est posée que j'y réfléchis. Dans la glace.
La femme de cinquante ans n'a plus de rôle, et même les plus joueuses, sinon quelques exceptions dont Isabelle Huppert par exemple, et semble ne pas en rajouter du côté du rafistolage, elle d'ailleurs plus proche des soixante ans et avec brio. Belle. Désirable ? C'est autre chose. Qui rêve d'un vieux corps assoupi ?
Alors qui la désirera cette femme de cinquante ans, elle plus dans aucun créneau, même plus ménagère ? La femme de cinquante ans n'existe plus. Sinon avec « fuites urinaires ».
Mes cheveux sont devenus d'un gris-joli comme ils le disaient, et elles le disaient principalement, tous et toutes, et « comme ils ont une belle teinte, ce joli camaïeu de gris » et autres fadaises. Je regardais autour de moi et dans la rue – encore voir – et c'est un don pas si difficile à obtenir... Personne, aucun homme ne me regarde. Quand les regards de vieux aux cheveux blancs me croisent, le leur est totalement indifférent. Je suis devenue transparente.
Je redonne plus tard, décidée, de la couleur à nouveau à mes cheveux, je les teins (et ça ne tiendra pas longtemps, il ne faut pas se moquer du monde...). Quand en grisaille on me laissait la place dans le bus à 50 ans, trafiquée en cheveux de jeune je croise quelques paires d'yeux un peu plus intéressés, même si dedans il y a plutôt une question qu'un véritable intérêt. Un mythe et ils y croient. Mais j'ai cinquante ans et plus, ils le devinent même s'ils hésitent. Je n'entrerai plus dans le cadre. Quel âge ? Ils le savent.
Ça fait fuir de ne plus être aussi idiote. D'avoir vécu. D'être lourde de souvenirs dérangeants. De savoir. Cette femme savante n'existe pas. Et surtout plus dans un lit...
Il n'y a pas beaucoup d'exception pour les hommes. Tellement rare que je ne sais même pas quel point dans le ciel leur donner.
Bientôt, des actrices on ne voit plus rien finalement. Rajeunies ? Elles sont bientôt plutôt hors du temps.

Alors à présent, maintenant, comment vivre cette nouvelle « vieillesse » quand on meurt bien plus tard que l’espérance de vie allouée jusqu’au milieu bien avancé du vingtième siècle, et dans les pays riches s’entend ? Le corps se décompose plus lentement, mais tout de même. Il faut réévaluer ce que l’on appelle la beauté. Les affres du temps sont à repenser, puisqu'on l'aura ce temps pour nous observer et nous voir « décliner » comme ils disent, ce visage qui avait avant tout son sens. Alors qu'est-ce qu'on regardera ?
C'est le regard qui compte, et celui du masculin singulier qui l'emporte sans que cela ne fasse aucun doute. Et de quoi est-il fait ? Seulement de rêves d'immortalité ? Minauder devant des corps de rêves.
Les couguars c'est malheureusement encore risible et on s'en doute. L'amant plus souvent escort, plutôt souvent quelqu'un façon gigolo et que l'on achète, puisqu'ils sont extrêmement rares ceux qui aimeront réellement la femme plus âgée. Même à l'histoire d'Emmanuel Macron je n'y crois pas, quand je découvre comment sa femme s'est décorée, et je suis gentille. La différence d'âge assumée ? Une vraie impasse et y a un truc qui finira par se voir...

Aimer une femme de quarante ans n'est pas la même que d'être attaché à une vieille de plus de soixante ans. Ça se voit. Agatha Christie plus âgée de 15 ans d'avec son deuxième mari, décidée elle a demandé une sorte de permission à son entourage. Sur les photos elle est devenue une vraie bonne-femme-de-son-âge. C'est un choix. « Un archéologue est le meilleur mari qu'une femme puisse avoir : plus elle vieillit, plus il s'intéresse à elle... » Gente dame.

Mais bien sûr que quand un vieux sort une jeunesse, tout le monde s'en fout. C'est connu. Il peut jouer le père. Le vieux gamin aussi, ça lui va.
Les hommes sont tous dans un timing où il n'y aura pratiquement rien à retaper, c'est ainsi (et quand certains s'y essayent c'est pour leur plus grand malheur aussi, sans parler du cas désespéré de Mickey Rourke, un cliché défiguré à son tour ou les Bogdanov qui sont passés de l'autre côté), cela depuis l'antiquité au bas mot.
Des hommes on accepte largement de les voir vieillir. Ils deviennent moches, ça devient trogne plus ou moins belle, mais généralement acceptable. Séduisants encore, eux aussi finissent en visage qui ne ressemble plus à l'original, mais ça n'est pas considéré comme tel, ça semble moins laid et pourquoi ? Ce visage aura on lui trouvera du caractère quand les femmes tombent en archives.
Regardez leurs tempes de moins en moins grises sans objections, leur embellie qui fait long feu. Quant à ces tempes par exemple, si elles sont seulement grises en effet et le reste noir, un rafistolage pour les soixante-seize ans de Jack Lang qui croit qu'on n'imaginera pas que c'est du faux, comme si ça s'appelait dénoncer. [Aux dernières nouvelles, il a tenu compte de cet avis puisqu'il revient en gris ces temps -ci. (Ndlr)].
Mais autant la stupidité de la teinture entièrement noir corbeau des cheveux du Président de la République de ce temps, François Hollande et bientôt partant. Le Benoît XVI de la politique puisque c'est ce qui sera retenu de lui, et aux soixante piges tapées. A qui compte-t-il ressembler ? Prenons le comme exemple. Avec Ségolène Royal il a deux ans de différence, un compte courant avec la première personne avec qui on s'installe. Avec Valérie Trierweiler, dix ans de différence. Avec Julie Gayet dix-sept ans. Ceci explique peut-être cela. Même pas poivre et sel. Non, jeune. Parcours classique. Une sorte de principe de Peter. Imaginer l'inverse ? Non ça ne colle que très rarement sinon en Amérique plutôt, et fera jaser en douce.
Si Chirac était « super-menteur », Hollande aura été super-tricheur persuadé d'avoir une martingale.
C'est amaigri qu'il vous a fait sa campagne de 2012. Notable quand on sait comment cela fini. Dès l'instant où il devient le chef, il se goinfre à nouveau. Quand on dit ça on hollandbashise. Ben voyons... Rattrapage d'un retard aussi vite ? « …aussi gros que le boeuf... » Le Président ne pouvant pas bouder la cuisine de l’Élysée, elle est le refuge de François Hollande. Il la regrettera.
Et sinon quelle leçon lui donnera la vie, de cette normalité dont il s'est targué en 2012, bardé au mépris de tous les anormaux ? Si c'est pas de la triche, c'est quoi ? Il est tellement dingue de pouvoir que ça pourrait même finir mal. Pour qui ?

Depuis que j’entre dans la vieillesse, il me faut réinventer le monde si je veux échapper moi aussi aux clichés que l'on va chercher à prendre de moi, à essayer de m'y cantonner. Conquête perdue d'avance.
La baronne à la gare m’avait tellement épatée sur internet que je me refusais à voir son seul visage, ce tableau de Dorian Gray sur lequel je posais un chiffon. Et comme si je l'aveuglais ou soulignais son propre aveuglement. Aveugle ou clairvoyante ? C’est à lui que je pensais immédiatement et combien Wilde avait raison de décrire à ce point l'évidence d'un visage aussi simple miroir de nous-même et marqué par nos actes. Les canons de la beauté comme une guerre de tranchées et en règle. On ne peut pas faire n'importe quoi de soi-même et plus tard réclamer son du. Ça finit par se voir.
En fait, je l'avais vue auparavant, la baronne. Une fois. Cette première fois à Lyon, quand nous nous étions retrouvés certains de ce Forum de dingues que nous fréquentions. Et nous y avions croisé une part de nos peurs et de nos hontes. Ça n'était pas si désagréable, comme des rideaux se déchirent.
Elles deux. La baronne qui a pris déjà la main sur une femme qui doit avoir à peu près mon âge. Les deux plus malades et les deux plus moches, comme des diamants retournés dans leur gangue. Les deux qui avaient l'air le plus atteintes. Et croyez-moi, par quelque chose d'autre que la folie ou la raison maltraitée dont nous avions tous écopés.
Quelles douleurs avaient-elles traversées, et encore, pour avoir fabriqué ça d'elles-mêmes ? L'une, d'une maigreur qui la faisait squelette, cachectique, encore plus loin qu'anorexique, décharnée sans solution. La terrible maigreur elle aussi ne supporte pas les ans, image macabre irrésolue en elle. La mort avait pris les mesures.
La baronne la surveillait constamment des yeux et ne la lâchera pas ni cette baraque de luxe de Caluire, la banlieue la plus chic de Lyon, historique aussi. Ni son objet de magie noire. Elle est intéressée.

Il y a des échanges de fluides entre beauté et laideur durant la vie. Revoir Serge Gainsbourg embellir au fil du temps, oui, à l'allure de cet uniforme distingué qu'il s'est inventé. Sinon Delon finalement aussi moche qu’il avait pu le laisser prévoir, à seulement étaler une beauté arrogante dans sa jeunesse. A 50 ans le visage de serpe de l’ami de Jean-Marie Le Pen commence déjà à se déliter. Alors maintenant… On n’embellit pas à l’extrême droite comme ils aimeraient nous le faire croire. Les traits de haines finissent un jour forcément par se voir. Même Marine prend un coup de vieux face à la jeunesse provisoire de Marion la fixant à son tour. Tant pis, elle liftera comme on fait un check-up.

Qu’est-ce que ce rêve de jeunesse inaltérable sinon notre prochain défi ? Et si l’arbre de la connaissance auquel personne n’aurait du toucher comme le pensent des esthètes, n’était finalement que cette connaissance là, un savoir du temps et celui qui passe, contre l’éternité paradisiaque. Une naissance dans la douleur et la nudité des vieux devenue effrayante ? Adam et Eve ont vieilli d'un seul coup et s'en aperçoivent.
Si la vérité pouvait dessiner quelque chose de plus beau que la beauté même ou son idée ? Embellir l'âme, la soigner aux petits oignons, la nourrir, la vêtir pour l'éternité. S'éclairer. Il y a des vieux et même des vieilles de lumière, comptez-les. C'est un ordre !

Sinon l’enthousiasme, le mien, qui est si difficile à freiner. Il fait comme un bolide et on ne le ralentit pas si facilement. Il couvre l'autre de parures souvent inappropriées et qui finissent par lui peser, à force. A eux. Et ils me forcèrent à me taire.
Cette femme, la baronne, avait développé un discours qui nous fascinait tous sur le Forum de fous où nous nous étions tous rencontrés.
Une bascule radicale de notre relation avec la maladie ces forums d'internet. Nous échappions absolument à la solitude habituelle de la folie, à la maladie tout en restant aussi farouchement et douloureusement seuls. Mais la perspective est toute autre.
Les propos de la Baronne sont toujours rares et mesurés. Intelligents. Elle semblait avoir dépassé quelque chose de la maladie (mentale) qui nous réunissait tous. Une longue marche dont elle parlait en propos pesés, mesurés.
Comme une joute, j'avais déjà de mon côté le désir ardant de rendre notre maladie de l'âme flamboyante et qui les blufferait tous, et moi, puisque j'avais bien compris qu'on n'y échapperait pas.
Cette folie terrible dont elle s'était « sortie » elle et si difficilement, elle l'exprimait parcimonieusement mais justement. Elle maternait les plus faibles avec brio et devint vite un refuge, sa spécialité, là-haut dans les effrayantes montagnes de la Savoie où je me suis toujours sentie dépassée, cernée, étouffée. Pressée d'en découdre et de m'en aller. Détestables hauteurs qui ne suffisent jamais. Jamais pouvoir observer l'horizon que j'aime, là où il est barré de sommets. Apaisée principalement quand la mer se baigne dans le ciel, au loin.

Et son intelligence dont j’ai autant été déçue comme on voit une façade et derrière elle rien. C'était juste un décor. L'intelligence aussi peut devenir un appât séduisant. On allait parler, entre ressuscitées... que je croyais... Elle cassait systématiquement la discussion qui s'entamait. Au final elle avait au plus vite sommeil, comme on a la migraine.
Le savoir peut être aussi un objet d’embellissement, et pour elle avec. Une vitrine seulement, comme les faux livres d’une bibliothèque décorative. Plus grave encore quand on est intelligent ce qui aurait pu nourrir ces livres de vraies pages qui auraient eu un sens.
La baronne connaissait cependant une peur essentielle et qui détruisait le bel arrangement de ses pensées ou les exprimait, c'était de redouter à ce point l’ennui. Il l’effrayait, avouant par là pourtant la superficialité dont l'ennuyée faisait l'objet. On comprend vite à force qu’on est jamais qu'un passe-temps. A chercher ce qui la désennuierait. Elle le trouva.
On peut alors voir le savoir comme un autre maquillage. Un fard seulement qui ne nous intéresse pas forcément, mais nous pare. Apprendre, aussi une fabrique à ornements, même au plus haut niveau ou surtout. Oui, le savoir minimal devient alors plus sûrement l'instrument d'un pouvoir qu'une vraie curiosité de l'esprit. L’intelligence au service d’une cause fausse, c’est se moquer du monde et en tirer profit.
J’avais envie de croire ou de me tromper, je ne sais pas. Envie de fabriquer une histoire inouïe où enfin la Seule Vérité (alors bien sûr fasciste), vrai droit à la parole qui triompherait… Paradoxe. Hélas. Je me mentais à moi-même pour une image rêvée dont je ne parvenais pas à décrocher.
La première impression est la bonne, alors je m’attachais à la seconde.

La baronne parle à Georges son nouvel homme, un dealer maquillé en auto-entrepreneur. Kate, la femme qu'elle couvait dès la première rencontre, comme si elle allait en faire son monstre, et vit à présent chez elle. Y agonise.
Il est onze heures du mat'. Kate est dans son lit installé comme elle l'a décidé, dans un recoin du salon, semblant encore endormie et moi sur le canapé. J’essaye de ne pas écouter les deux abrutis, déjà à cette heure au t-punch, qui reviennent de courses et lutinent en propos affligeants. Ils semblent être les seules personnes vivantes de cette maison. L'évidence aveuglante que l'amitié n'était qu'un palliatif. Un amuse-gueule. Constat récurrent. Nous sommes effacées.
Amour destroy, banal et bête, enfermé sur eux-même comme d'habitude, et nous des pantins puisqu'elle s'ennuie bien moins. Tout lui appartient alors et c’est ça le plus terrible. Le temps et l'espace elle en est propriétaire.
Avant aussi, après deux jours chez elle, je finissais enfermée. Ne sachant qui aurait raison de moi de la montagne ou de cette amie, sans aucun moyen de partir quand je l'aurais souhaité puisque loin de la gare, et en souffrant même seulement par principe. Pas le choix et ni de s'échapper. C'est ma claustrophobie à l'air pur. A la montagne être ainsi écrasée, est un doublon. C’est finir étouffée. Peut-être que l'on gravit des sommets depuis si longtemps pour lui échapper, retrouver finalement l'horizon et l'avoir mérité ? A la mer, il est offert.
La montagne est tout juste belle pour moi en carte postale forcément. Comme s'il s'agissait toujours et seulement du Berghoff en vision qui surgira quoi qu'il arrive. Mes seules montagnes possibles, celles de Corse, qui versent vers la mer de part et d'autre, comme on le ferait en luge.

Alors chaque fois je me trompais et y revenais. Il y avait une musique en moi à laquelle je tenais. Un truc imaginaire que je veux conserver à tout prix, comme une conversion possible, mais qui ne regarde que moi, je m’en apercevais. Trop tard.
Alors je comptais les heures qui me séparaient de mon prochain départ, sans retour. Ah non plus jamais ça ! Et je ne me ferai plus avoir. Je regardais navrée Kate, puisque j'allais l'abandonner. Indifférente à tout, c'est elle qui sait, allongée dans sa chemise de nuit blanche et lit avec obstination comme le font les enfants, s’évadant comme on le dit aussi. Dans quel ailleurs était-elle ?

La baronne a toujours été une hôtesse absente. Il fallait le savoir. Une interlocutrice nulle, et on pouvait s'en étonner longtemps comme je l'ai fait. Elle promettait des discussions qu'elle ne tenait pas et auxquelles elle ne tenait pas plus. La parcimonie de ses propos ne s'expliquait que parce qu'elle n'avait rien d'autre de plus à dire d'intéressant. Charmeuse comme les serpents. On s'imagine une grande histoire, et ce n'est qu'un fait-divers.
Elle disait que le passé ne comptait pas plus. « Vivre l'instant présent », sa passion. Et toutes ces fariboles d'Asie à quoi nous autres des étrangers qui n'y entendons rien et bricolons, nous appropriant, fabriquant des sortes d'erzatz. Quand on n'a pas grand chose à dire parce que pousser la réflexion risque de nous rattraper, nous et notre histoire, on s'invente des religions et personne n'a le droit d'y contrevenir.

Quand on comprenait qu'elle était mondaine avant tout – le mondain qui n'approfondit pas si c'est tellement de mauvais goût – et qui expliquait tout de la baronne, comme le disait ce surnom trouvé par une de ses nièces (ou la snob son autre formule d'enfant précoce), on en avait fini.
Le rôle qu'elle choisissait, forte de son expérience et de cette volonté de mener, était simplement de se rendre indispensable auprès des plus blessées et/ou de celles qui choisissaient de répondre à son appel. Mener la barque, entretenir les blessures, Münchhausen jamais loin.
Elle ne pouvait prétendre à ça avec moi, je ne le lui demandais pas. J'avais ma propre traversée. Je pensais qu'on pouvait au moins devenir amies.
Je leur avais dit à elle et Kate que leur jeu de malade/soignante finirait mal. Et j'avais peur pour Kate seulement, l'autre n'y était pas. C'était sans danger pour la baronne. Je n'ai pas su l'expliquer à Kate qui le savait sûrement. Mais si elle le savait, pourquoi cette fin à s'enfoncer soi-même et à ce point dans la gueule du loup ?

La baronne se regarde. Comment ai-je pu me tromper ainsi ? Parfois je vais vers ce qui me fait le plus peur et ce n'est pas la défense que je choisis. Bille en tête je finis terrassée !
C'est la laideur de ces deux femmes qui m'a parlée de suite. Il ne faut pas croire qu'on ne s'en veut pas d'avoir eu aussi peur. Dans ces cas-là et si je ne peux pas fuir, je fais ami-ami. Pas le choix. Alors si vous me voyiez dans ces moments-là. Je vais tout offrir, tout dire, je parlerai toute une nuit avec Kate quand la baronne dort. Sans arrêt (et pas interrompue, ce qui est mauvais signe). Ces logorrhées de quand j'ai la trouille. En profiter pour l'avertir de ce qui n'a pas encore tout à fait commencé, mais s'engage ? Ça peut m'arriver ces bavardages logorrhéiques si je n'ai vraiment pas le choix. Qui me fait peur ? Kate ou ce que la baronne va en faire ? Les deux.
Des visages comme des ruines. Encore si Kate prenait quelques kilos. Et quel rapport avec elle-même devait avoir la baronne, pour tenter de retrouver ainsi la beauté qui avait été inscrite clairement à son programme, hier ?
Finalement je suis partie, m'éloigner d'elles et c'était vital. Elles étaient allées si loin, elles. Si loin. Mais où ? Un pays de mensonges enneigés.
Quand on se sait belle, ça doit être toute une histoire. Les certitudes nous obligent bien différemment des doutes. Les beautés paresseuses finissent mal.
Un jour j'écrirai l'histoire de la baronne, c'est si dense, comme un thriller opaque. Un truc d'horreur, comme un livre de genre.
Mais quelque chose est torpillé en moi à cette idée. Non, je ne m'y risquerai pas. Mes personnages principaux j'ai avant tout besoin de les aimer, sinon je ne tiens pas sur la longueur. C'est pourquoi je ne serai jamais une vraie romancière.